La chute



Grand-père adorait les chemins de fer, les circuits automobiles et tout ce qui avait moteur et se déplaçait impunément pour la plus grande joie du mouvement d’un déplacement d’air à l’image de l’anguille si désirable et insaisissable à la fois. Il rajoutait pour l’amour du jeu et de son petit-fils chaque jour un bout de piste, une traverse neuve, deux rails rutilants, et s’enivrait des magnifiques pièces ronflantes, crachantes et sifflantes. Cependant le petit immeuble dans lequel il vivait, et qu’il avait racheté, ne suffisait plus à contenir un monde en miniature.

Le vieux débordait dans l’escalier, dépassait par les fenêtres, touchait au plafond et encombrait chaque centimètres de plancher. Les vibrations des voitures de courses, des locomotives hurlantes et des engins de terrassement étaient si réalistes que les verres de cristal avançaient tous seuls sur leur plateau d’argent. Norbert le petit-fils se bouchait les oreilles mais pour rien au monde n’aurait voulu rater le spectacle. Car spectacle il y avait, le vieux reconstituait des parades fabuleuses, des fanfares de moteurs bruissant de fer et éclaboussant d’étincelles les fausses bottes de pailles prêtes à prendre feu. Il organisait des ballets de trains fous sans frein qui n’en finissait pas de revenir à leur point de départ après avoir transgressés les lois de la pesanteur sur des circuits en grand huit.

Il orchestrait des rencontres de camions et d’engins qui se télescopaient à outrance et de motrices qui percutaient de pauvres cabriolets. Il fallait le voir hurler à chaque accident, trépigner de plaisir et d’impatience à l’idée du prochain ! Des frissons parcouraient le vieux et le petit, ces frissons vous savez qui ne se répètent plus jamais dans une vie et qui sont la paille d’or dans le limon. Ça leur faisait des chatouilles à de drôles d’endroits et ressortaient à l’opposé en un battement d’aile de libellule.

Là, des voix ferrées huileuses, une gare, une foule en raccourcit, là encore un chapiteau avec une musique discordante merveilleuse de cirque, et les bruits des manèges, le roulement des tambours, des moteurs et toujours des moteurs ! Un délice de sensations se répercutait jusque dans les murs et les cloisons. Or, une très légère fissure commençait à apparaître sur la façade Nord, il y avait un pilier de soutènement aussi qui à la base paraissait sectionné sur toute la largeur, se genre de fêlure très profonde à côté de laquelle une plaie béante reste presque anodine.

Les jeux se poursuivant tous les samedis et les dimanches et tous les jours fériés et encore pendant les vacances, la fissure s’accentua très sensiblement et devint une lézarde. La vibration des locomotives et des camions ne laissaient aucune chance au matériaux. L’immeuble souffrait d’un mal étrange et terrible !

On ne s’interdisait pas pour autant la descente d’enfer des formules un et la chute éventuelle d’un poids lourd téléguidé, le quinze tonnes malchanceux d’un salaire de la peur ni le déraillement exquis de tout un train de marchandise !

C’était un luxe. Le pilier central se déplaçait lui aussi allègrement depuis quelques temps, mais on ferme les yeux sur la joie d’exister fusse auprès des pires dangers.

« Ça et le pinard ! Criait le vieux en ouvrant une bouche édentée, y’a que ça de vrai ! »

Alors d’un mouvement chaloupé on revenait le soir à la maison pour la soupe, et on se regardait par en dessous, du coin de l’œil, en fins complices, cousu du même fil de soie.

On allait « remettre ça » en soirée, une sorte d’ultime apothéose avant le matin, tel un feu d’artifice de cabrioles mécaniques, un bouquet d’ondes ! Quand on y revenait, le terrain était froid, il restait en suspension une odeur d’ozone très légère sans doute l’évaporation des rails en surchauffe pétrifiée dans le gel de l’aube.

Le jardin des délices ouvrait ses portes, défendu par l’épée mortelle d’un chérubin. Adorablement dangereuse la pistes des vingt quatre heures vous saisissait dans ses bras de plus belle telle une amante insatiable et d’un tambour fou on frappait la peau tendue et hurlante jusqu’à l’épuisement.

Parfois Norbert s’endormait sur le plancher tel quel et son grand-père le caressait d’un geste sacré tel l’elfe aux pieds légers. Alors le vieux se contentait du silence réinstallé, celui ou la pierre et le ciment babillaient ensemble de convoitise pour une fugue, celui ou la nuit tombante frisait la débâcle des sens. Un voile diaphane d’apaisement se posait sur les fronts.

La pointe de fraîcheur du crépuscule émaillait la passion. Une ultime patine miroitait sur les carrosseries muettes et la face dauphine des T.G.V.

Au lendemain des soirées de feu on reprendrait la route du jardin des délices cherchant l’arbre de vie dans une piste inachevée, et on rêverait les yeux grands ouverts de l’épée de l’ange, grondante et stridente.

Ce matin là, on ne sait pourquoi, toute la famille rappliqua en pyjama et robes de chambres, la fleur aux dents, les dents serrées. Le vacarme était un délit, personne n’avait pu dormir, on cria à la pollution sonore, au tapage nocturne, au déluge de bruit. Après une déferlante d’étincelles un agent un peu sourd s’était juché sur un muret de clôture pour mieux voir ce qui se passait. Il était tombé cheville foulée, victime du devoir. Que peut l’autorité contre la passion ?

Le policier leva son bâton pour canaliser l’orgie en modèles réduits, et au moment de dresser procès verbale proposa une tournée générale vaincu par la l’amour du rail. Il venait de revivre un rêve d’enfance dans l’œil de rubis du garçon. On ne pouvait cependant nier que le doux vice de grand-père envahissait jusqu’à la cour, et pire que la mauvaise herbe prenait racine dans le potager. On retrouvait parfois une Langordini rouge entre deux pieds de choux à vaches et des fragments de circuits plantés dans la terre meuble des salades. On fini par avoir peur de cette fourmilière toujours active.

Le grillage du jardin était en danger. On eut peur pour le trottoir et finalement pour la route. Qui sait si grand-père n’envisageait pas dans sa folie de s’approprier l’asphalte ?

Tout comme certaine lèpre le désir du vieux rongeait tout ce qui lui offrait prise, personne n’osait s’y opposer ouvertement. Peut-être parce qu’on ne peut arrêter la marche du rêve qui avance tous filets à la traîne, sur de moissonner un argent toujours plus abondant.

Un samedi plus chaud que les autres grand-père apporta de nouveaux virages, un garage splendide et deux gares en briques rouges. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase ou plutôt l’immeuble, le pilier central arrivait en fin de parcours, et avec des lenteurs de film, la paille dans le verre fit éclater la bâtisse au moment ou roulait plus vite la Ferrari rouge exquise de Norbert sur une voie biseautée et mortelle. Il y eut une grand nuage de poussière, et des lueurs métalliques fugaces comme issues d’une baguette magique.

On dira ce qu’on voudra ce fut un grand drame, mais franchement peut-on mourir de plus belle manière ?