Contrefaçons



La contrefaçon est un crime ! Voilà ce que disait Gaston Tirouet écologiste acharné, meneur de mouvements rares et de raz de marée invisibles. Le comité des petits chefs réunis à l’occasion de son départ d’usine ne sauraient trop se le dire, on remplaçait la farine par des céréales de moindre qualité et parfois même on y ajoutait une poussière de bois qu’on blanchissait au préalable. Comment ne pas déchirer un drap au premier lavage ? On vendait des fibres trafiqués, un papier qui jaunissait au soleil et se craquelait à plaisir, des pièces de moteur à base de carton et de déchets les plus divers.

Le monde s’empoisonnait de mille et mille façons et contrefaçons fussent-elles matérielles ou morales, on ne savait plus fabriquer comme avant, alors on remplaçait par des placebos, des ersatz, des trompe-l’œil et des trompe-goûts chimie aidant. Mais tout ceci devait bien un jour trouver une fin car Gaston menait brillamment la lutte contre le faux sous tous ses aspects, quand on pouvait le découvrir ! Il avait fait arrêter un cartel du faux, faux billets, faux médicaments, le pire, deux fois plus criminel madame parce qu’un cachet qui ne convenait pas et hop ! Le grand saut ! On se retrouvait dans une boîte de sapin ou de chêne quand ce n’était pas du faux !

Car la mort ne faisait pas reculer l’escroquerie, non madame, le commerce de la mort s’encanaillait de faux désormais, faux marbres, faux croque-morts, fosses encore plus fausses et obsèques contrefaites. Bref, de quoi faire des fausses couches ce que Gaston Tirouet ne tolérait pas non plus.

Il repartait sur son vélo la casquette au vent, un paquet de dépliants propagandistes tous frais sous le bras et de l’autre une baguette croustillante à tremper dans le café. Le journal à l’occasion, il l’achevait pour mieux percer la bonne nouvelle de son crayon, pour séparer le bon grain de l’ivraie, le vrai du faux, pour traquer la contrefaçon. Mais elle existait également en information madame, on l’appelait la désinformation et c’était évidemment la contrefaçon de la véritable information.

On le hélait souvent :

« Eh Gaston ! Ça va ? Encore en chasse ? Combien de têtes vont tomber d’ici ce soir ? »

« Eh, diable ! Le saurais-je moi ? Le ministre peut-être, le préfet sans doute ou le maire sûrement, on les charge de tous les péchés, depuis qu’ils nous promettent un meilleur assainissement des eaux. C’est pire, bien pire que quand ils ne promettaient rien du tout ! Et notre gouvernement…et ça repartait il prenait la gauche et la droite les secouaient, parlait même d’extrême droite, les saints patrons et le bon Dieu y passaient. Il rêvait tout haut comme un jeune premier dans les coulisses, lorsque la peau brûle des feux de la rampe. Et sa pédale tournait d’une huile supérieure, sans faille. Ce fut au tournant que ses freins lâchèrent, le bon Gaston fila dans les décors, heureusement composés d’une barrière de paniers emplis de poissons et de glace. Les quatre fers en l’air notre bonhomme nageait entre saumons et perches, un cauchemar de pêcheurs dans un sorbet pétillant d’écailles et d’argent.

Il dû garder le lit une semaine figé telle une sentinelle dans une guérite, raide jusqu’à la cassure, puis à l’examen du frein une nouvelle crise, le câble n’était qu’une contrefaçon, le patin un semblant de gomme madame !

Il avala un remontant qui le rendit encore plus malade car le breuvage comportait des huiles résiduelles. Frôlant l’apoplexie il accusa tout le monde, la concierge, le pharmacien, la sécurité sociale et même le chien du voisin, s’insurgeant contre les aides humanitaires et envoyant tout valdinguer.

Son vieil ami Cholin, de la même classe que lui, parvint à le calmer en lui annonçant qu’un adepte de la contrefaçon venait d’être écroué. Passer aussi vite de la colère au rire semblait du domaine de l’exploit. Tirouet et Cholin fêtèrent l’événement et burent plus que de raison, et comme notre combattant était fin gastronome, la trop bonne chair aidant, il tomba foudroyé par une attaque. Le médecin ordonna l’opération à cœur ouvert. Tout fut fini en décembre, les jours les plus froids ou la convalescence à des fièvres de gel et d’or. Gaston repris du poil de la bête s’attela à la tâche, et, la pédale en fête, secoua le monde du Nord au Sud et d’Est en Ouest.

Il prêcha la croisade contre l’ennemie ; la contrefaçon. Le djihad nouveau arrivait comme le beaujolais ! Il fit pleuvoir force dépliants, fit des convertis et des reconvertis, redoubla d’efforts dans les côtes quand il croyait voir l’illusion d’une aube neuve. Son cœur tenait bon, il n’y avait rien à redire. Et l’on criait sur son passage :

« Eh Gaston ! Tout va bien ? On continue la bagarre ? Alors dimanche au petit trot pour une partie de boules ? »

Ou encore :

« Oh Gaston ! Où vas-tu si vite ? Tu roules à tombeau ouvert, il te faut ta part de ciel hein ? »

Et aussi :

« Mais où va t-il encore ce corniaud là ? Il n’a donc rien compris ? »

Mais rien n’arrêtait ou ne décourageait notre fidèle défenseur des bonnes façons, il y a des bêtes qui ne se lassent d’être admirées. Un jour que Cholin lui tenait compagnie, toujours en messager ailé des dernières nouvelles, il lut la lettre qu’il lui avait apporté. C’était la conclusion d’un dossier sensible sur la contrefaçon dans le nucléaire, le ministre de l’environnement le sommait d’arrêter instamment les persécutions, car l’économie, fille fragile et putain auréolée d’or, se plaignait du harcèlement de Gaston.

Mais le brave n’aurait jamais dû lire la lettre pendant l’effort car il roulait, peinait et abordait de nouvelles côtes qui côtes à côtes formaient une montagne. Il ne l’acheva jamais, la couture du cœur trop gonflé d’espoir et soudainement tranchée par la décision du ministre, céda, car le fil, ce bon vieux catgut n'avait pas tenu le coup, ne déplaise à Ambroise Paré.

Nouvelle ironie du sort ! C’était une contrefaçon de fil !