Fiacre



D’un pas boudeur Gatien Laval gagnait sa classe pour une dernière année de sciences, les élèves l’attendaient l’œil malicieux d’observer les pattes de grenouilles et les carabes disséqués, et surtout évidemment de pouvoir étudier le fameux et célèbre squelette qui provoquait chez les garçons une sorte de sombre liesse et chez les filles une répugnance d’écorchée face à l’envers de la vie. On aurait pu l’appeler Oscar comme tous ses semblables, mais on l’avait baptisé « Fiacre » car disait-on il grinçait comme l’ossature d’une voiture tirée par des chevaux, piaffant d’impatience de pouvoir se promener dès le matin sur le pavé humide du cœur fécond des élèves du lycée Michelet.

Gatien Laval, après le cours, se retrouvait seul dans la vaste pièce où il rangeait méthodiquement ses affaires. Ce n’était qu’un prétexte pour rester davantage avec Fiacre, pour lui confier ses petits soucis, ses douleurs et ses projets. Fiacre semblait bien l’écouter, et si une lueur avait pu naître au fond de ses orbites vides, elle se serait allumée rien que pour lui. L’infortuné venait d’apprendre qu’une vilaine maladie lui rongeait les os, une lente mais sûre putréfaction de la charpente. Cette histoire n’était certes pas faite pour lui faire oublier le squelette qui dans son esprit pouvait comprendre sa peine.

Alors des heures durant il racontait son désespoir en alignant ses livres de sciences de vieil argent à l’odeur de mains et d’haleines innombrables. Il lui arrivait même de caresser l’ossature de Fiacre, flatterie qu’il s’accordait en propre d’une certaine façon car il s’imaginait appartenir à cette famille comme s’il ressentait le velours de sa caresse sur son propre squelette.
« Monsieur Laval, avait dit le docteur, ce qu’il vous faut c’est une cure, des eaux minéralisées pour vos os, un argile riche, un sédiment originel. Certes je ne vous dit pas que tout s’arrangera tout seul, non, mais accordez-vous le bénéfice du doute »

Il y eut ensuite plusieurs cures successives d’où il revenait plus épuisé que jamais, détenteur cependant d’un or nouveau, d’un noyau d’espoir reconquit telle la perle de l’évangile. Et, au-delà une fragrance de terre, d’un souvenir de tombe qui ne laissait pas de l’apitoyer. Rien n’arrêtait la nécrose, cures féroces, acharnement du matelot qui va sombrer s’accrochant aux cordes salvatrices. On l’opéra dans les premiers jours de juin.

Il arriva un matin de juillet en boitillant, brassant l’air déjà tiède de larges moulinets, chassant sans doute les mouches prémonitoires. Il respira une ultime gorgée d’air avant de s’affaisser sur un siège. Et s’affaisser était effectivement le mot car sa charpente n’était plus fiable. Les yeux de ses élèves le dévoraient d’une flamme curieuse, ils sentaient en eux-mêmes la fissure terrifiante et se resserraient l’un l’autre comme pour mieux colmater la brèche. La danse des tibias et des clavicules, la chanson des rotules et du fémur, grinçante à souhait, paraissaient vouloir se moquer du pauvre professeur, et comble de l’ironie il poursuivait son discours décrivant l’os et sa complexité, l’os et sa structure, son tissu le plus intime, révélant ainsi sa propre nudité extrême. A l’approche de l’échéance que dirait-il, que ferait-il ? Une dernière caresse à la classe d’un geste de pape, la bouche en cœur. Il fit ses adieux à ses élèves sans qu’ils aient pu vraiment comprendre ce qui se passait. Mais aucun n’eut l’indélicatesse et la fortune de lui poser la question.

Il se tourna vers Fiacre, dont la santé lui faisait envie, et déposa, le soir, quand personne ne l’observait, ses lèvres sur le front d’émail pur où perlait une goutte de lumière lunaire, un scintillement de diamant plus prometteur qu’une nuit d’amour. Son idée était déjà là depuis longtemps, prête à germer d’un coup, un seul vers les sphères du miracle. Il fit alors un pacte avec Fiacre.

Combien de fois les membres d’ivoire avaient-ils frémis d’un délice de liberté, d’une sève enfouie au fin fond de l’aubier, quand une brise légère soufflait, les jours de printemps, dans la salle de sciences ? Combien de fois de sa bouche au sourire pétrifié avait-il quémandé jusqu’à la fêlure un peu d’attention, le contact d’une main amie sur sa cage thoracique, soufflet de dentellière ou résidaient d’anciens souvenirs de respirations et d’inspirations ?

Il serra très fort Fiacre dans ses bras, hommage à la mort qui l’attendait peut-être dans sa robe arachnéenne. Gatien se faisait hospitaliser le lendemain, c’était son chant du cygne, la classe de sciences fermerait, les regards avides des élèves se fermeraient en même temps que ses paupières. Il s’enferma avec Fiacre, vérifiant soigneusement chaque volets tel un voleur mais de l’intérieur, afin que la nuit envahissante ne le surprenne. Il se cloîtrait tel le sein d’une épouse pour mieux s’épanouir sous le baiser de l’amant.

Il s’entoura de l’ouate de l’intimité chérie, du chuchotement des silences des morts, infiniment ténu et à la fois irrésistiblement présent.

Personne ne sut ce qui arriva à Gatien Laval, mais au lendemain de cette sombre et tragique soirée, on le revit plus frétillant qu’aux meilleurs jours. Il sautait, dansait, chantait, et son proviseur l’observait d’un œil jaloux et dégoûté. Ne le disait-on pas mourant ?

« Enfin grognait un autre, un homme qui a le cancer des os se comporte t-il de cette façon ? »

Et une autre femme sortant de la cantine :

« V’là t-y pas qu’il remarche comme pas un, mange comme quatre, fume comme une locomotive et pince les fesses des filles de service ! Où va t-on je vous le demande ! »

De fait Gatien Laval avait recouvré une seconde vie, un cas de rémission inexplicable quasi miraculeux ! Le docteur était formel, plus de nécrose osseuse, mais au contraire il apparaissait sur les radiographies un squelette d’ivoire pur qu’on aurait voulu garder pour soit rien que pour se flatter d’une belle santé !

Par contre l’émoi régnait dans le salle de sciences, quelque chose avait disparu ! Le squelette de service ! Imaginez la lame de fond ! On ne le retrouva jamais et Gatien ne s’en plaignit pas. On le remplaça même par l’une de ses copies qui prétendent pouvoir faire un usage identique en matière plastique ! Et, une flamme malicieuse dans l’œil, le professeur de sciences proposa de l’installer avec ses élèves la veille de la rentrée. Mais jamais on ne le rebaptisa du nom bien aimé de Fiacre.

Il alla jusqu’à embrasser toute la classe la veille de sa retraite, on offrit ce jour là un Oscar bourré de friandises, galéjade mexicaine au surplus, et les petits de maternelle, invités eu aussi, plongeaient leur mains au cœur du squelette de service telle une magistrale caresse à la vie. Gatien sentit à ce moment là tous ses os vibrer de plaisir, car lui et Fiacre désormais feraient à nouveau de longues, de très longues promenades.