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Le paravent chinois

 

 

Francis Dumas ne se doutait guère de ce qu’il allait trouver dans la longue boîte emballée de papier soie délicatement décoré de motifs en formes d’ailes de papillons que lui tendait le Chinois. Il dégagea le dernier papier protecteur pour découvrir un superbe panneau, peint    de couleurs aux pigments les plus fins et représentant des scènes agrestes et mythologiques de la vie asiatique. Il y avait ensuite trois autres parties magnifiques dont le support avait été restauré visiblement. Une fois rassemblés ils constituaient un paravent. Francis Dumas emboîta les exquises charnières d’or l’une dans l’autre avec une infinie précaution et écarta chaque parties afin de stabiliser le tout sur le parquet. Le Chinois l’ayant aidé dans ce montage recula et s’inclina, il s’appelait Li Wei aux dents blanches, car les Li Wei en chine étaient si nombreux qu’ils s’accompagnaient tous d’un pseudonyme identifiant ainsi chaque famille.

-« Monsieur Dumas, fit-il d’un air à la fois compassé et triomphateur, voici la plus belle pièce du musée de Pékin, un paravent, pièce qui a été longtemps tenue secrète par les responsables de notre tradition. Le responsable du musée ma fait savoir qu’il pouvait désormais prendre la décision de «disperser» certaines pièces uniques du musée de Pékin, sachant que leur nouveaux propriétaires seront aussi attentifs qu’il l’était lui-même…

Francis Dumas sentit un serrement de cœur, il savait que cela signifiait un geste désespéré de sauvetage… le gouvernement voulait mettre main basse sur le patrimoine et le brader pour des raisons politico-économiques obscures. En acceptant ce présent extraordinaire Francis Dumas parachevait finalement vingt années d’amitiés avec le haut commissariat du patrimoine Chinois attenant à l’ambassade de Pékin, il signait l’accord secret du délit de sauvegarde des biens nationaux, crime pour les communistes. Il fixa le premier panneau, aidé de Li Wei  dans les yeux duquel brillait une lueur reconnaissante. Le Chinois ne disait rien, il savourait ce moment précieux où le responsable des musées de pékin pour l’occident, agent de change et conservateur avisé, allait devenir aussi le parrain d’un objet aussi prestigieux pour l’élite asiatique, un objet dont personne ne parlait jamais, mais aussi précieux que la Joconde. Il porta une main fiévreuse sur la membrane tendue du premier Panneau avec l’illusion de toucher l’aile mobile d’un gigantesque papillon. Le paravent était tissé d’écailles de serpent, de peaux diverses qui, telles les vitraux d’une cathédrale, offraient une lumière colorée. De vastes espaces «aériens» de grands paysagistes s’inscrivaient comme de pures cantiques en hommage aux montagnes, aux ciels d’un bleu inexprimable, aux horizons s’étageant à l’infini dans des ors rouge et des violets subtils eux-mêmes noyés dans la brume des aubes. Francis Dumas releva la tête  les larmes aux yeux :

-Cher Li-Wei aux dents blanches, puis-je  vous demander d’où vient cette merveille ?

Le Chinois s’inclina et parut ressentir un plaisir particulier à la question du commissaire :

-Quand les Hans virent naître la puissante dynastie  Chang, le prince Tchao Tch’ang était déjà un peintre confirmé. L’époque chérissait la peinture murale, la fresque et la peinture sur soie, partout éclatait la beauté, la gloire de l’Empereur et de héros tous consacré au taoïsme était louée. On décrivait alors les drames humains et les conquêtes impériales. Tchao Tch’ang était résolument contre ce déballage ostentatoire de richesses, de puissance et de personnages. Il imprima très vite son «esprit» très original aux œuvres de son temps, jardins dans la brume, promenades au printemps, majesté des montagnes. Un spiritualisme sensuel se dégagea de ses œuvres très nouvelles à l’époque. hélas il en reste très peu aujourd’hui. Il se promis donc de réaliser pour l’Empereur un paravent. Ce dernier raconterait les histoires des dieux tant aimés et redoutés certes, mais aussi allierait la grâce et la vacuité. Tchao Tch’ang voulait ouvrir une nouvelle voie d’inspiration aux générations à venir. Le Premier ministre  Tchang Seng-yeou s’opposait à cet art avant-gardiste et chercha à éloigner le prince de la cour, il était lui-même un peintre confirmé et voyait sa place menacée par ce jeune et ambitieux prince.

Néanmoins le paravent s’acheva et Tchao Tch’ang pu l’offrir à l’Empereur comme il le souhaitait, profitant d’une absence du Premier ministre. Le paravent était sensé apporter la bénédiction à l’Empereur, hélas sa fille Mi Yuan tombe malade la même année et vînt à mourir. L’Empereur désespéré fit mettre à mort tous les médecins  de Mi Yuan. Le Premier ministre remarqua alors le paravent toujours en place depuis le jour où l’Empereur l’avait reçu de la main de Tchao Tch’ang. Il fit observer à son maître et dieu que le paravent ne lui avait pas porté chance finalement. Au contraire Tchao Tch’ang avait apporté le malheur à la maison des Chang. On fit venir Tchao Tch’ang pour qu’il se  justifie.

 Le peintre expliqua qu’il n’était pas maître du destin des âmes et que sa peinture réclamait beaucoup d’esprit pour être une source de réconfort, il se proposait pour en exprimer l’essence à l’Empereur si ce dernier le désirait. Tchang Seng-yéou demanda la mort du peintre sans conditions. Tchao Tch’ang accepta  son sort en demandant à l’Empereur qu’il fût décapité près du paravent en prononçant des paroles de bénédiction pour effacer le malheur qui s’était abattu sur la maison des Chang. L’Empereur décréta qu’il en serait ainsi et que l’honneur de Tchao Tch’ang serait lavé par cet acte. Le jeune prince expliqua que tous ceux qui désormais passerait derrière le paravent unirait leur âme les uns aux autres, ressentant les mêmes désirs, les mêmes peines… On décapita Tchao Tch’ang et l’Empereur passa derrière le paravent afin de savoir si le prince ne l’avait pas une nouvelle fois trompé.

 La légende raconte que l’Empereur connu l’extase, celle du peintre créant son œuvre et…L’horreur de la mort violente quand on tua le peintre. Il mit longtemps à se remettre de son chagrin, car son âme avait fusionnée avec celle de Tchao Tch’ang. Il exigea le plus grand respect pour le paravent, en usa librement avec ses pairs pour unir les destins, puis il lança en Chine la peinture spirituelle de Tchao. Mais le paravent fut oublié et les guerres reprirent, le reste est une longue histoire de pillages, de déplacements pendant laquelle le paravent sommeilla enveloppé d’épaisses couvertures.

On le redécouvrit au début du siècle dans un temple, encore en assez bon état. Il fut hélas entreposé dans une galerie humide ou il perdit ses couleurs et une partie de son support. Il a fallu depuis le restaurer en essayant de conserver «l’esprit» originel, ce qui fut une gageure. »

 Francis Dumas hocha la tête sans répondre encore sous le charme du récit de Li Wei :

-Mais, aujourd’hui, quand pense les autorités ?

-Oh ! Vous savez, la culture chinoise accepte mal ses récits mythologiques, le paravent symbole d’un pouvoir spirituel est avant tout une pièce unique chargé d’un sens politique et financier, une monnaie d’échange tout au plus, on ne cherche plus à transcrire ses merveilles peintes et ses textes sacrés, mais on le laisse reposer, inutilement, dans sa caisse protectrice. Il n’a jamais été exposé. Ce pourquoi aujourd’hui je suis très fier de vous l’offrir, sachant que vous nous quitterez définitivement dans deux mois.

Francis Dumas renifla, il s’éclaircit la voix et dit :

-Je n’oublierais jamais la qualité exceptionnelle de ce présent Li Wei, mais je crois que cet objet appartient d’abord, et appartiendra toujours, au peuple chinois, il fait parti de son histoire. Si je peux en être le gardien momentané, se serait déjà un honneur. Comment vous remercier ?

Li Wei s’inclina à nouveau :

-Nous venons tout juste de le déployer, prenez le temps de l’admirer puisque vous en connaissez l’histoire. Le bas représente l’enfer Chinois. En progressant vers le haut vous lirez comme moi tous les échelons de la vie, de la vie des campagnes à la vie bourgeoise, de la vie bourgeoise à la cour de l’Empereur jusqu’au paradis. Puis il y a des scènes de voyages, les héros délicatement dessinés en filigrane. On dit que les peintures du paravent saisissent chaque moment de la vie humaine. « Ne laissez passer seulement que des jardiniers et des poètes derrière le paravent » dit la légende. Cher Francis Dumas, mes yeux sont ravis et mon cœur comblé de le voir ici.

Le commissaire resta muet de contemplation ; le décor était d’une extrême finesse, il lui sembla voir le mouvement des vagues, des nuages et des oiseaux. Une fraîcheur l’inonda, il se sentait porté vers les hautes sphères où l’homme se révèle à lui-même. La sérénité était partout, en toutes choses. Les personnages du paravent demeuraient dans une éternelle quiétude quand on les regardait sous un certain angle, et parfois lorsque les yeux tombaient sur les malheurs de l’humanité, le tourment s’imposait alors de façon évidente, et l’on ressentait jusqu’aux morsures des créatures féroces torturant les condamnés éternels, mais curieusement mêmes dans ses tourments on pouvait encore saisir la plénitude de la sérénité  supérieure. Francis Dumas n’y voyait qu’une sorte de jouissance presque sensuelle, là où d’autres y auraient vu la terrible vérité sur la noirceur des mobiles humains.

 -Je ne peux croire à ma fortune ! S’exclama le commissaire enthousiasmé, je vous savais un merveilleux conseiller en matière d’art Li Wei, mais là vous vous surpassez !
Il avait toujours apprécié le coup d’œil sûr du commissionnaire expert attaché au musée de Pékin, une amitié réelle le liait à l’homme, mais elle ne s’était jamais vraiment exprimée au cours de ces nombreuses années où les affaires et les voyages dévoraient tous leur temps. Aujourd’hui était plus que jamais le moment de révéler cette amitié, de dépasser certaines limites qu’on s’imposaient toujours dans ce métier.

Li-Wei sourit à nouveau :

-Puissiez-vous en profitez longtemps. Mais…

Une ombre passa dans l’expression du Chinois.

-Je crois lire cependant un doute ou une réticence en vous cher Li Wei !

-Eh bien ! Oui cher monsieur Dumas, ce paravent sera sans doute le point de mire de tout une société de spéculateurs si on le découvre, et cela arrivera quoi que vous fassiez, mais ce n’est pas cela le plus ennuyeux…

-De quoi s’agit-il alors ? Demanda le commissaire très intrigué cette fois par ce que cherchait à dire le Chinois.

-Disons que…son pouvoir n’a pas été établi. Il peut s’agir d’une légende évidemment, mais…

-Enfin Li Wei, vous ne voulez pas dire que…vous croyez ... !

Le Chinois ne répondit pas, Francis Dumas sourit imperceptiblement comme décontenancé, une lueur d’ironie dans le regard. Li Wei bien que se maîtrisant parfaitement semblait observer à droite et à gauche très rapidement comme s’il cherchait une réponse adéquate à la question du commissaire. Peut-être pouvait-on y lire en étant très attentif une sorte de crainte.

-Une légende, oui bien sûr cher commissaire, mais cet objet qui est remarquable recèle aussi comme tous les objets extraordinaires, une part de mystère…Non pas qu’il soit une sorte de porte-bonheur, je sais que la superstition imprègne notre vie, mais je crois que…oui, il possède un pouvoir certainement.

Francis Dumas se leva de toute sa taille, c’était un homme à la forte carrure, aux cheveux grisonnant et à l’expression très douce, pas un seul instant il ne donna au Chinois la moindre impression d’infériorité.

-Monsieur Li Wei aux dents blanches, permettez-moi de vous demander une faveur.

Surpris le Chinois demanda :

-Laquelle commissaire ?

-Permettez-moi de passer derrière le paravent en votre présence.

Li Wei habituellement impassible sursauta :

-Cher hôte, ne m’obligez pas à assister à cela…répondit-il sur un ton mal assuré.

Le commissaire haussa les épaules ;

-Je ne peux vous obliger  à rester évidemment Li Wei, mais je crois que votre défiance me blesse.

Le Chinois se raidit et s’inclina :

-Dans ce cas…

Le commissaire lui lança un regard reconnaissant et commença la lecture des dessins chinois avec un plaisir non dissimulé, il contourna ainsi le paravent lentement et disparu aux yeux du commissionnaire Chinois. Un cri d’admiration et de plaisir traversa le paravent. L’envers du décor était encore plus splendide. Francis Dumas réapparut de l’autre côté du paravent, exalté :

-C’est magnifique, magnifique ! On a l’impression de traverser le paradis ! J’ai ressenti des milliers de pensées à la fois, et des sensations…terribles et merveilleuses ! Je vous en prie !

Le ton du commissaire devenait presque suppliant. Li Wei, de marbre jusque là, s’avança et suivit Le commissaire-priseur, il fit une relecture des signes du paravent et retint une exclamation, la peinture du paravent paraissait bien avoir «évoluée» de curieuse façon, il l’avait pourtant contemplé bien des fois, mais son passage ne se cantonna pas à une simple prise en compte du contenu du paravent, un courant sublime le traversa, il se mit au diapason de toutes les âmes endormies au fil des siècles et qui avaient eu l’audace et le bonheur de passer derrière ou devant les panneaux bénis avec le mobile d’être unies.

Il appréhenda dans sa totalité Francis Dumas, il le perçu comme enfant, adolescent, et adulte, il le reçu comme homme parmi les hommes, pétrit de faiblesses, et de souffrances, remplit du désir d’aimer et d’être aimé, son ego se fondit en son ego et une nouvelle personnalité indivise. Il émergea du troisième battant comme à la sortie d’une porte céleste en fixant d’un air égaré son interlocuteur tremblant et s’agitant comme un enfant devant un merveilleux jouet. Il s’inclina et parvînt à calmer le frémissement qui le gagnait  et à garder l’emprise sur lui-même dans un violent effort :

-Pardon ! Pardonne-moi Francis, je ne savais pas ! Je ne savais pas !

Il leva des yeux emplis d’amour et de joie vers lui.

Li Wei venait de ressentir tout ce qu’avait ressenti le commissaire, il venait pendant un instant de fusionner avec son être. Il lui pris alors les mains submergé par l’émotion et lui fit :

-A mon tour, je ne puis me dérober maintenant... !  

 

 

 

Il commença donc à tourner doucement autour du paravent, la lecture des signes chinois anciens n’étaient pas si aisé qu’il y paraissait, de nombreux symboles avaient perdus leur sens avec le temps. Mais la fonction d’un paravent était de cacher, de protéger la nudité des regards, et pourtant, Li Wei apparut nu à Francis Dumas, comme il était apparu nu aux yeux du Chinois. Ce fut une découverte éblouissante, toute la richesse des ces deux âmes se mêlaient en une seule vie lumineuse. Bien sûr, les souffrances secrètes des deux hommes furent partagées, leurs faiblesses également, mais tout cela ne fit que construire quelque chose de suprêmement beau. Ce fut une transfiguration, une expérience unique. Leur cœur battaient à se rompre. Quand Li wei se replaça devant lui ils se regardèrent longtemps, ils contemplaient un être nouveau en deux parties égales et différentes à la fois. Ils leur fallu de longues minutes pour réaliser ce qui se passait. Puis ils se saluèrent à la Chinoise et s’embrassèrent à l’Européenne. Ils savaient aussi, tous les deux qu’ils devaient prendre une décision capitale. Qu’allait devenir le paravent chinois ?

Pourtant ils demeurèrent incapables d’y répondre, tout était trop neuf, ils ne maîtrisaient encore rien de la situation, ne réalisait pas encore le fantastique pouvoir de l’objet. Ils se quittèrent douloureusement, plutôt s’arrachèrent l’un à l’autre très tard dans la nuit après la contemplation des peintures superbes  dont ils ne parvenaient pas à se lasser. Francis Dumas poursuivit malgré lui cette contemplation, jusqu’à l’épuisement comme un miraculé devant une source bénie.

 

 

 

Ce fut au petit matin qu’il s’éveilla brusquement à la réalité, son ami Armand Colder devait le rejoindre à dix heures. Armand était un brave garçon toujours prêt à rendre service qui avait travaillé auprès de Francis durant de longues années et l’avait soutenu en toutes circonstances, il s’occupait à présent du secteur du Tonkin. Il était cependant d’un tempérament peu enclin à croire aux miracles, et il se demandait s'il devait lui parler du paravent. Dix heures arriva, Armand ne venait pas. Ce n’était pas dans ses habitudes. Il avait faim et décida finalement de rentrer chez lui, et de déjeuner copieusement. Il venait de passer la nuit au bureau et il sentait quelques courbatures. Arrivé chez lui il remarqua une voiture qu’il connaissait bien devant la porte d’entrée, une chevrolet remise à neuf, Armand était un toqué des vieilles voitures. Il attendait tranquillement sur son siège en lisant le journal c’était un homme d’assez petite taille trapu et brun portant la moustache, sa physionomie était engageante. En le voyant il lui fit un grand sourire et sortit prestement de son véhicule :

-Eh Francis ! Tu vas bien vieux ?

-Pas mal et toi ? Dis-donc je t’attendais au bureau moi ! On avait rendez-vous à dix heures et.. ;

-Francis ! L’interrompit son ami, et il le regarda bizarrement comme s’il le voyait pour la première fois.

-Quoi ? Mais quoi donc ? J’ai des antennes qui me poussent sur le crâne ?

L’autre fit la moue :

-C’est pas ça vieux, mais ce rendez-vous c’était avant-hier que je te l’avais donné, et je venais voir si tout allait bien. Apparemment…

-Quoi hier ? Qu’est-ce que tu…Bon Dieu !

Il regarda à son tour fixement son collègue de l’air d’un type qui va se noyer, il se souvenait qu’on était le onze février, et c’était bien le neuf qu’Armand lui avait donné rendez-vous. Il ne comprenait pas comment il avait pu se tromper de jour.

-Tu n’es pas venu au bureau hier ? Le tient était fermé, je n’ai pas insisté, j’ai pensé que tu avais eu une urgence et…

Francis Dumas eu l’impression de recevoir un coup sur le crâne :

-Qu’est-ce que tu dis ? Je ne suis pas venu hier ? Mais c’est débile ce que tu dis Armand puisque hier j’étais au bureau avec Li Wei, il pourra te le dire et…il se tut. Une pensée l’obséda : Il avait passé la nuit dans le bureau, mais pas une journée complète à dormir ! Qu’avait-il fait la journée du dix ? Il préféra changer le cours de ses réflexions pendant quelques minutes :

-Heu ! Bon, écoute, j’aimerais te montrer quelque chose. Nous allons au bureau, il est Dix heures et quart, ensuite nous irons dîner !

-O.K ! Allons-y, mais ne te crois pas obligé Francis…

-Non, non, c’est moi qui te le propose, de toute façon tu aurais fini par être au courant. Evidemment je sais pouvoir compter sur ta discrétion, les affaires d'ambassade n’intéresse personne.

Armand connaissait cette expression, cela voulait dire ; « Top secret » et il ne fallait jamais jouer avec ça, à moins qu’il ne s’agisse d’une blague. Mais Francis n’avait pas l’air de plaisanter, il était véritablement soucieux. En chemin il ne pu s’empêcher de demander en repensant à la petite amie de Francis :

-Avec Christina ça va ?

-Ouais vieux ! Christina est partie depuis quinze jours pour sa thèse d’archéologie, l’étude des géoglyphes tu connais ?

-J’ai entendu parler, mais t’es sûr que ça va, parce qu'oublier une journée c’est quand même inquiétant vieux, tu es fatigué.

-Pas du tout, j’ai été déboussolé c’est vrai…

Ils arrivèrent en face de l’ambassade et entrèrent dans la parking privé, puis brandissant sa carte Francis entra en coup de vent et ouvrit la porte de son bureau, personne ne le remarqua particulièrement, il arrivait souvent que les commissaires entrent et ressortent aussi vite. Il referma précautionneusement la porte derrière lui et montra l’objet à Armand qui s’extasia :

-P… ! Qu’est-ce que c’est que ce truc là ? C’est… c’est pas vrai ?

Francis opina du chef :

-Si, offert par le directeur du musée de Pékin, une pièce unique. Dispersion de fonds et de biens publics, c’est voulu.

Armand acquiesça en faisant la moue :

-J’en ai entendu parler, ça va mal là-bas en ce moment. Et bien sûr ils ont pensé à toi, les petits cadeaux de ce type sont interdit en principe, mais tu connais le topo hein ! Et c’est ça qui te tracasse ?

-Non, c’est autre chose, Li Wei m’a raconté son histoire. Et Francis Dumas raconta la légende du paravent chinois. Armand  Colder l’écouta attentivement, pendant ce temps il se versa un verre de gin et en prépara un pour son ami.

-Et alors ? Fit Colder quand son ami eut achevé, c’est une légende non ? La pièce est magnifique d’accord mais je ne vois pas…

-Laisse-moi finir, dit Francis en avalant une gorgée de gin. Il se leva et montra le paravent :

-Ce paravent est sensé réunir les âmes de ceux qui passent de l’autre côté, de former une sorte de symbiose merveilleuse avec son semblable, et j’ai proposé à Li Wei de l’essayer…

-Tu as proposé quoi ?

Armand se leva de son siège effaré, il fit un geste ample de la main qui tenait son verre :

-Si je ne te connaissais pas Francis je dirais que tu dérailles complètement mon vieux. Tu as essayé ce paravent devant ce Chinois, qu’est-ce que tu as fais, tu t’es foutus à poils ? Quoi ? Qu’est-ce que tu essaie de me dire ?

Francis Dumas changea d’expression tout à coup et s’approcha de son ami :

-Ferme-là un peu Armand, et écoute ! Ce truc là est la chose la plus fabuleuse après Lourdes ou la Joconde, j’en sais rien, mais c’est véritablement magique ! J’ai été en fusion totale avec Li Wei Armand, tu comprends ?

-Tu as été en…Balbutia Colder en écarquillant les yeux, merde Francis tu débloques c’est bien ça ?

Francis Dumas fermait les yeux, Armand ne comprenait pas, il ne pouvait pas comprendre.

-Laisse tomber petit, si tu veux on peut essayer. Je te propose de passer derrière et moi je te suis, c’est tout.

Armand Coder se rassit lourdement et avala le reste de son gin d’un trait, sa voix résonna désagréablement aux oreilles de son ami :

-Ecoute  Francis, ça peut être simplement une…une illusion, une simple illusion. Un flash sans drogue quoi. Ton esprit c’est axé sur ce truc, ça t’a plu alors, bing !

-Quoi ? Tu veux parler de la suggestion ?

-Oui pourquoi pas, après tout ces Chinois sont passés maîtres dans l’art de l’hypnose non, tu n’a pas lu le docteur Fu man chu ? ! C’est connu ! Et… merde arrête Francis, on déconne à bloque là !

Francis désigna le paravent :

-Essaie !

L’autre secoua la tête.

-Essaie !

Armand Colder se leva et pris son pardessus en soupirant puis il ouvrit la porte du bureau et regarda Francis d’un air navré :

-Non Francis, je ne joue pas à ces jeux là, tu es en pleine dépression, fais-toi soigner mon vieux, et rapidement, Christina va revenir bientôt !

Dumas était déçu et dégoûté :

-Tu me prends pour un taré hein ! Tiens, moi qui te faisais confiance Armand, au moins Li Wei n’a pas eu ses scrupules.

Armand Colder referma la porte sans répondre. Francis Dumas jeta son verre contre le battant en poussant un juron. Il avait très mal manœuvré.  Mais d’un côté cela valait peut-être mieux ainsi, quelle était la valeur de la soi-disant amitié de Colder ?

Christina allait-elle réagir de la même façon ? Devant l’irrationnel bien des gens capitulaient, s’enfermait dans une sorte de cocon rassurant et imperméable à tous sentiments.

 Or la paravent était avant tout une histoire de sentiments, d’intenses sentiments. Dans le cas de Colder ne capitulait-il pas trop vite ? Ne fallait-il pas insister, mettre Colder dans une situation telle qu’il ne puisse plus refuser «de tester» le paravent ? Une telle idée lui répugnait, et il ne savait pourquoi, l’orgueil ? Sans doute. Allait-il se mettre à genoux pour que son ami fasse cette expérience ? Ou devait-il créer de toutes pièces une fausse situation, une sorte de piège…oui, un piège qui se refermerait sur Armand Colder et le placerait devant le fait accompli et…La fusion ! Alors il «saurait» ! Mais là encore l’esprit de Francis Dumas se révoltait, il était trop loyal pour cela, une telle action le rendrait malade. Que faire ? Attendre que Coder revienne, se pose des questions ? Puis finalement, tente à son tour l’expérience ? Il secoua la tête. Inutile de s’en faire, à quoi tout cela rimait ? Avait-il besoin de cela pour avoir un ami ? Une expérience mystique ? Non, il fallait oublier l’incident, ne plus en reparler, quand à Li Wei… il ne savait pas quoi faire. Le Chinois le hantait constamment, il s’inquiétait pour lui, le cherchait machinalement, entretenait d’invisibles discussions passionnées avec lui. La fusion opérait évidemment et avec le temps s’affermissait, latente mais présente et indéfectible. L’esprit du Chinois était pour l’instant la chose la plus importante, il ressentait chacune de ses joies et de ses souffrances, même à distance, comme un moment de vie intime unique. Une pensée le traversa soudain et l’affola. Si Li wei venait à mourir ?

 L’idée lui était insupportable, comme s’il perdait une partie de lui-même. Dans ce cas qu’elle serait le sentiment de milliers de vies unies par le paravent ? Combien, de souffrances engendrerait cette fusion ultime des êtres ? Cette pensée l’absorba toute la soirée pendant qu’il se préparait une omelette aux champignons, dosait un cocktail, arrangeait son lit, se mettait en pyjama. Li Wei était présent partout…Pouvait-on vivre constamment une passion totale avec tous les êtres que l’ont désirait avoir prêt de soi ? Pourquoi ce Chinois plutôt qu’un ami proche ? Parce qu’il avait accepté la mise à l’épreuve avec humilité, confiance, foi ? Oui, il souhaitait aussi découvrir un nouvel univers de sensations, le lien secret qui uni les être, il voulait «s’engager» en âme et conscience, et que pas une seconde il ne croit que son interlocuteur, respecté et aimé, ne soit déçu. Li Wei aux dents blanches avait eu une exquise attention pour Francis Dumas parce qu’il l’aimait, l’estimait en temps qu’homme. Telle était la vérité. Et cette vérité était une lumière pour Francis Dumas. Christina lui révélerait-elle une aussi belle âme ? D’ailleurs ne lui apparaissait-elle pas maintenant comme une personne assez falote, pour ainsi dire superficielle ? N’était-ce pas avec elle qu’il aurait dû fusionner en premier, pourquoi avoir proposé à Li Wei ? Oui, pourquoi si rapidement, sans réfléchir ou presque ?