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Le syndicat

 

 

Le premier octobre Armand Colder se retrouva parmi les convives d’un dîner d’affaires mais aussi d’amis. Comme le mot «ami» est galvaudé et ne veut strictement plus rien dire on peut imaginer quelques Chinois vivant à l’occidentale depuis longtemps, grands buveurs de saqué, et toujours prêt à récupérer tous les derniers cancans des bureaux de l’ambassade ou du bureau de Pékin. Armand était aux côtés d’une magnifique Eurasienne  ce qui fut l’un des principaux facteurs qui le poussa à l’erreur. Il parla de l’ambassade, de certaines affaires privées et, le saké aidant, du cadeau de Li Wei à son ami Francis Dumas. Il riait presque sans s’arrêter, il raconta ce que lui avait dit Francis, et comment il avait su ne pas se «ridiculiser». Il était tellement fier, et Sun Li tellement attentive !

 Chacun partagea sa gaieté chaleureusement, entre deux verres de saké. Quand Armand voulu rentrer avec la charmante Sun Li dans une intention évidente, elle l’évinça poliment et s’accrocha au bras d’un autre en le regardant sans la moindre sympathie. Dès que les hommes se furent éloignés, l’un d’eux glissa quelques mots en Chinois dans l’oreille de la jeune femme. Armand s’en alla à son tour avec l’impression curieuse que quelque chose de glacial s’installait en lui tel un serpent venimeux prêt à mordre.

Wang Wei, Li Sseu-hiun et Kou K’ai-tche  étaient des conseillers avisés au bureau culturel ou plutôt au bureau politique, la culture étant pour la Chine un outil politique ou démagogique comme un autre. En réalité ces hommes faisaient parti d’un mouvement syndical puissant qui avait, en fait, les structures d’une mafia et s’en octroyait les avantages. Ils venaient d’apprendre qu’une pièce de musée importante ayant trait à l’histoire de la Chine était passée aux mains d’un commissaire Français. L’œuvre d’art recelait en elle-même une valeur énorme aux propos de l’occidental puisqu’elle possédait un pouvoir étrange agissant sur «l’esprit», mais le possesseur de l’objet avait dû vraisemblablement goûter à la drogue ou à l’alcool. Seulement on ne pouvait accepter de laisser l’objet entre les mains de l’occidental, il fallait récupérer le paravent et retrouver celui qui avait oser l’offrir à Francis Dumas, un certain Li Wei. Wang Wei avait une autre idée derrière la tête, il rêvait de pouvoir tester lui-même le paravent, ayant eut vent de la légende depuis longtemps déjà. Il souhaitait au fond tirer quelque avantage de la possession de l’objet, mais, en bon communiste, il ne croyait pas en la légende.        

Tandis que Colder racontait son histoire, un homme, un occidental en costume marron au crâne dégarni, portant une paire de lunettes rondes à écailles ne perdait rien de ce qui était dit. Il traitait régulièrement des affaires avec le bureau culturel et détenait lui aussi des pièces rares qu’il avait cédé, ça et là, au gré de ses besoins financiers. C’était un de ces hommes d’affaires qui avait su mettre de l’argent dans une banque suisse et qui ne se laissait pas effrayer des changements boursiers locaux. Son visage exprimait une force de caractère peu commune mais recelait aussi quelque chose de funeste. Ses lèvres épaisses tremblaient sous l’effet d’une force compulsive inexplicable et ses yeux devenaient, par moment, vitreux comme les yeux d’un homme qui aurait vu tellement de choses insoutenables qu’il était impossible désormais de garder une vision stable du monde qui l’entourait. Il se leva quand les Chinois sortirent du restaurant, et il était possible de voir qu’en dépit de son grand pas et de sa belle prestance, il boitillait légèrement. Son nom était  Jacques Lecomte,  grand voyageur et conservateur d’un musée privé à caractère international, on lui confiait des pièces «sensibles», des œuvres en danger de disparaître ou en attente d’être restaurées, mais l’affluence n’était pas si grande et les investisseurs étrangers se faisaient rares en matière d’art. Cela suffisait cependant pour ses besoins essentiels ; voyager et collectionner. L’existence du paravent chinois l’intriguait au plus au point.

 

Christina Davidson arriva juste au moment où Francis Dumas  s’en allait, ils se croisèrent dans l’escalier menant à l’appartement du commissaire. Elle éclata de rire, et lui aussi. C’était un endroit très romantique pour se retrouver.

-Je ne t’attendais pas si vite Christina, fit Francis décontenancé mais heureux.

-Moi non plus, répondit-elle, je ne m’attendais pas à arriver si vite avec cette maudite circulation, mais ça roule tu vois !

Il l’embrassa avec un peu d’embarras, il y avait trois semaines qu’il ne l’avait pas vu, et quelque chose s’était passé en lui, elle le sentit immédiatement :

-Eh bien ! Occupé à ce que je vois, soucieux non ?

Il se passa une main fiévreuse dans les cheveux en souriant ;

-Oui un peu, mais les affaires d’ambassade et les histoires de musées c’est toujours très ennuyeux à raconter tu sais… 

-Je sais, je dépose mes bagages et je te suis ?

Il était embarrassé cette fois :

-Heu, je préfère que tu te repose ici, tiens voilà les clés de l’appart’, écoute on se voit tout à l’heure, il y a une bonne bouteille dans le frigo,  je reviens dans une petite heure !

Elle le regarda filer complètement abasourdie, elle ne l’avait pas vu depuis vingt jours et il la fuyait littéralement. Elle grimpa le reste des marches machinalement sans prendre l’ascenseur, très sportive à son habitude. Elle trouva du désordre partout et rangea les livres de Francis selon un rituel bien établi depuis qu’ils se connaissaient, les petits avec les petits, les grands avec les grands. Pas comme les hommes bien sûr, les livres se rangeaient par catégorie, s’était tellement plus simple. Une heure plus tard elle entendait des bruits de voix et Francis entrait accompagné d’un inconnu d’assez petite taille, très racé, vêtu d’un costume gris anthracite, un Chinois. Elle sursauta, pourquoi Francis ramenait-il le jour de son retour un Chinois ?

-Je te présente Li Wei aux dents blanches Christina. Tu sais le conseiller privé du directeur du musée de Pékin M  T’ang. Li Wei je te présente ma…fiancée Christina Davidson, je t’en ai beaucoup parlé ces temps derniers. Le Chinois s’inclina puis serra la main de la jeune femme en un salut à l’européenne.

-Enchanté monsieur Li Wei, mais vous êtes abominablement chargé, qu’avez-vous ?

-Oh ! rien Christina, nous avons fais des emplettes avant de venir ici !

-Des emplettes avec heu…monsieur Li …mais…

-Ne t’inquiète pas, je l’ai invité aussi, il était de passage à Paris après un séjour en Belgique, et j’ai pensé…

-Tu as très bien fais, mais excusez moi encore…ce long paquet là c’est quoi ?

Christina désignait un boîtier plat que Francis portait sous le bras sans savoir où la poser.

-Heu ! Fit le Chinois, c’est un cadeau du musée pour Francis.. Hum… monsieur Dumas…

Elle fixa bizarrement son interlocuteur puis dévisagea son fiancé comme si elle ne comprenait rien à tout cela.

-Oui, fit-il, tu sais que je quitte le bureau culturel dans deux mois, Li Wei à eu vent de mon départ et…

-Et il a voulu te faire un petit cadeau, acheva-t-elle tranquillement.

-Oui c’est ça, tu es magnifique, tu comprends tout sauf que…

-Que... ?

Que ce n’est pas un petit cadeau mais un grand cadeau…il déballa avec une infini délicatesse le paravent. Christina émit un sifflement d’admiration.

-Ce n’est pas possible, c’est une merveille ! Elle découvrait chaque  battant avec une expression d’enthousiasme et de plaisir intense.

Li Wei aida Francis à le monter une fois de plus, et il raconta la légende chinoise. La jeune femme écarquillait les yeux, au bout d’un long moment de contemplation elle dit :

-Vous venez de me faire rêver comme jamais je n’ai rêvé Li Wei, vous racontez merveilleusement bien. Ainsi c’était donc ça tout à l’heure ? Fit-elle en prenant la main de Francis, tu me cachais cette surprise ?

Il haussa les épaules :

-Je voulais en effet t’en faire la surprise, mais tu sais ce n’est pas vraiment ce que tu crois Christina, cet objet ne peut m’appartenir en propre, c’est un bout d’histoire de la Chine. Il retournera un jour au musée.

-Pourquoi ?

-Parce que fit Li Wei, aujourd’hui la Chine n’est pas prête pour retrouver son passé, le communisme laisse peu de place aux objets sacrés, c’est un investissement à long terme que nous faisons. Le paravent sera mieux préservé ici.

Christina sentit instinctivement que tout n’était pas dit, mais elle se leva et fit d’un air enjoué :

-Bon ! Eh bien ! Si on allait quelque part  pour manger ? On reparlera de cela après…

-Tu as raison Christina, mais ce n’est pas tout…

Elle le regarda à nouveau toute trace de joie factice effacée sur ses traits, il ne l’appelait plus « Chris » comme il en avait l’habitude, que se passait-il ? Quel était ce mystère ? Il ramenait un Chinois et ce cadeau, ici, le jour de son arrivée.

-Ecoute Christina, il faut que je te dise ; nous avons «essayé» le paravent Li Wei et moi.

Elle continua à le regarder sans réagir. Il poursuivit :

-C’est…  c’est  une sensation extraordinaire !…extraordinaire vraiment.

Elle ne bougeait toujours pas, mais son visage se durcit, elle pâlit tout à coup.

-Et…alors ? vous avez essayez quoi ?

-Le paravent, tu sais le paravent possède le pouvoir de mettre les âmes à nues Christina, le pouvoir le plus fantastique qui soit, ce n’est pas une légende ! C’est bien vrai !

Elle l’observait sans aménité maintenant, sa lèvre supérieure frémissait comme sous une brusque montée de fureur. Il la saisit par les épaules :

-Nous avons tenté l’expérience Christina et…ça a marché !

-Je ne comprends pas, qu’est-ce qui a marché ?

-Cette fusion d’âmes dont parle la légende et… 

Christina devînt livide, elle reprit son sac et se dirigea vers la porte.

-Mais qu’est-ce que tu fais ?

-Ecoute, je ne sais pas ce que tu essaies de me raconter Francis, ton histoire de «fusion» est ridicule, c’est de la poésie bon marché ou quoi ? Que cherches-tu à me dire, que tu vis avec ce type maintenant, bon, alors dis-le carrément, on sait que ça existe, pas la peine de me raconter des bobards !

Mais Christina, arrête ! Arrête ! Tu ne comprends pas !

-Oh si je comprend très bien !

La porte se referma avec un bruit sec et désagréable. Francis chancela jusqu’au fauteuil le plus proche et s’y laissa choir lourdement en jetant un regard désespéré à Li Wei imperturbable :

-Mon Dieu Li Wei, qu’est-ce qu’elle a ? Qu’est-ce qui se passe ?

-Excuse-moi cher Francis, mais je crois qu’elle réagit en occidentale, c’est typique, elle ne saisit pas le sens de ta formulation, cela lui échappe parce qu’un paravent ne sert pas à ça d’habitude. Ce sera très difficile de lui faire admettre ce que tu veux lui dire, pourquoi ne pas avoir essayé de la faire passer derrière sans la prévenir ?

Il regarda le Chinois éberlué :

-Et c’est toi qui me dit ça Li ? Mais voyons se serait malhonnête, une personne doit savoir à quoi elle s’expose, j’aurais voulu qu’elle le fasse délibérément... ;

Li Wei le fixa attentivement sans un mot, Le commissaire finit

Par dire :

-O.K ! Tu as raison Li, ça ne servirait à rien, si la personne ne veut pas y croire c’est inutile !

-En effet, Francis. 

Le Chinois fit quelque pas en travers du salon comme préoccupé par un nouveau problème. Francis ressentit immédiatement l’inquiétude du Chinois :

-Mais ?

-Il y a autre chose, Christina risque de parler à tort et à travers de ce paravent, comme toute les femmes. Même si ce n’est pas dans ces habitudes, elle finira par en parler parce que cela va la travailler Francis, un jour, lors d’un repas, à une amie, pendant un moment d’intense fatigue elle peut en parler, son cœur est touché…elle parlera du paravent. Et d’autres entendront Francis, et si d’autres Chinois l’entendent, ils vont enquêter. Et nous ne serons plus jamais en sécurité.

L’homme grisonnant s’affala complètement dans son fauteuil, Li Wei avait touché juste, une terrible sensation de fardeau pesa sur ses épaules :

-Mais Li Wei, que faire ?

Le Chinois secoua la tête ;

-Je ne sais pas, cacher la paravent est sans doute la meilleure solution,  mais où ?

-Li Wei, fit Francis Dumas comme sous le poids d’une affreuse angoisse, si le paravent tombe entre de mauvaises mains que risque-t-il d’arriver ?

-C’est assez compliqué en fait ; Si la fusion s’opère avec des malfrats, des gens malveillants et corrompus, le mal inversera la tendance positive du paravent, et tous ceux qui viendront après risquent de vivre un véritable enfer.

-Peut-on rendre inopérant le paravent ?

-Hum.. !  en le détruisant oui.

-Mais dans ce cas ?

Une pensée affreuse le submergea «Dans ce cas nous perdrons le lien qui nous unis, cette amitié sans faille, ce n’est pas envisageable. »

-Non, en effet, ce serait bafouer un don du ciel, fit à voix basse le Chinois comme s’il avait lut dans la pensée du français. Réfléchissons tranquillement, un proverbe sage dit que la nuit porte conseil non ?

-Mais il est midi ! On a le temps avant d’aller se coucher !

Le Chinois eut un sourire :

-C’est une expression, peut-être aura-t-on trouvé la solution avant ce soir.

Francis Dumas soupira, son ami avait raison, il valait mieux aller déjeuner et reparler de tout cela tranquillement dans l’après-midi. Ils revinrent au bureau à quatorze heures trente, trois hommes les attendaient, des Chinois. Ils s’inclinèrent et se présentèrent.