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Dumas
lui tendit la boite de cigares, Lecomte en pris un, en huma l’odeur dans un
geste professionnel et esquissa un sourire qui lui donna l’air d’un carnivore
aimable.
-Je
vois que vous n’avez pas avec vous cette œuvre admirable.
-Vous
voulez parler du paravent chinois ? J’allais justement vous en parler.
J’ai un problème.
La
lueur blafarde au fond des yeux de Lecomte s’intensifia :
-Ah !
Lequel ?
-Depuis
que je possède cette pièce exactement trois jours, je suis l’objet des
assiduités d’un syndicat chinois qui souhaite la récupérer.
Lecomte
écoutait imperturbable.
« Et,
continua Dumas, je sais qu’il n’est pas en sécurité chez moi, dans un simple
appartement. Aussi ai-je pensé…
-Que je
pourrais le mettre en sécurité dans mon château ? Acheva Lecomte sans
sourciller.
Dumas
s’avança et planta son regard dans celui de son interlocuteur :
-Tout à
fait. Que faut-il faire pour cela ?
Lecomte
haussa les épaules :
-Rien
de particulier, signer un contrat évidemment, mais c’est des formules toutes
faites. La pièce est splendide, vous la récupérez quand vous le souhaitez.
-Moyennant ?
-Des
frais minimaux, une sorte de location, deux mille francs par mois, l’objet est
tenu en chambre secrète, à température idéale, la lumière est étudiée et l’air
est analysé. C’est un prix d’amis, je vous l’aurais proposé de toute façon,
votre pièce m’intéresse. Dites, de vous à moi, il approcha plus près de Dumas
comme pour lui faire une confidence, il n’y aurait pas quelque chose que je
doive savoir sur ce paravent ? Une anecdote par exemple…
Dumas
se demandait ce que savait Jacques Lecomte ou à quoi il jouait. Il
soupira :
-Vous
faites allusion a une légende, ? mais je ne vois pas l’intérêt que ça peu…
-Si !
L’interrompit l’autre qui s’anima subitement, je dois en savoir le maximum sur
l’objet, je prends un risque après tout, même s’il est minime.
-Bien,
je vais vous raconter l’histoire telle que Li Wei mon commissionnaire me l’a
raconté.
Quand
il eut finit Jacques Lecomte le fixait étrangement, plongé dans une intense
réflexion. Sa façon de le regarder mis mal à l’aise Dumas.
-Belle
histoire, monsieur Dumas, fort intéressante, mais si peu réaliste ! Enfin
je garderai le paravent avec sa légende n’ayez crainte.
-L’ennui
c’est qu’il est chez moi actuellement, je ne voulais pas le laisser dans ce
bureau. Si vous passez, nous signerons les papiers et vous pourrez l’emporter.
Une
satisfaction visible se lut sur les traits du grand gaillard.
Li Wei
avait eu le temps de récupérer, Colder avait nettoyé l’appartement de Francis
des bris de matériel et le paravent les attendait. Jacques Lecomte fut mis au
courant de ce qui c’était passé :
-Ils
vont revenir, dit-il d’un air lugubre, et cette fois…
-Dans
ce cas signons les contrats, fit Dumas, débarrassons-nous de ce paravent.
Ils
s’attablèrent devant les imprimés étalés. Subitement Lecomte leva les
yeux :
-Quelque
chose me tracasse. Au sujet de se fameux pouvoir du paravent…
Dumas
jeta un regard paniqué à Li Wei qui essayait de conserver son habituelle
impassibilité :
-Oui,
monsieur Lecomte ? Ce pouvoir… ?
L’homme
aux lunettes eut un grand sourire qui déforma étrangement son visage et
allongea la cicatrice qu’il possédait sur la joue en lui conférant une teinte
rougeâtre répugnante :
-Non,
je suis ridicule évidemment, tout ceci est une histoire naturellement, une
belle légende chinoise sans fondement. Il baissa la tête alors et signa
l’imprimé en trois exemplaires. L’entête paru étrange aux trois hommes ;
P.P.F.L ( Protection du Patrimoine Fondation Lecomte. Armand Colder vérifia
l’authenticité des imprimés, habitué à ce genre de transaction, tout était en
ordre, Jacques Lecomte était bien conservateur d’un musée en Suisse. Une sorte
de banque où les conservateurs du monde entier pouvaient déposer des œuvres
afin de les exporter vers d’autres pays ou de les récupérer au bout d’un
certain temps. Bien sûr le mieux pour Dumas et Colder aurait été de voir où
allait exactement le paravent chinois, mais ils n’avaient plus le choix, le
syndicat était sur leur talons. Dumas et Li Wei crurent qu’on leur arrachaient
un morceau d’eux-mêmes, les larmes leur montèrent aux yeux, le paravent était
le berceau de leur nouvelle condition, et personne d’autres ne pourrait en
profiter désormais. Ce fut à ce moment que Dumas arrêta Lecomte d’un
geste :
-Excusez-moi
monsieur Le compte, je voudrais encore montrer à mes amis quelque chose en
tête-à-tête, et le paravent sera à vous…ensuite.
Lecomte
s’inclina aimablement :
-Faites
donc je vous en pries, mais ne perdons pas trop de temps !
Colder
regarda avec surprise Li Wei et Dumas parfaitement complices :
-Tu
dois te demander pourquoi je fais attendre monsieur Lecomte, rappelle-toi
Armand ce que je t’ai raconté sur le paravent. Cette union spirituelle
merveilleuse…
-Oui,
je m’en rappelle Francis, mais tu ne vas pas encore me dire que...
-Si,
Armand, écoute, qu’est-ce que ça te coûte d’essayer ? Tu as vu toi-même
l’intérêt que l’on porte à cet objet non ? Il est réellement fascinant. Li
Wei et moi ne regrettons rien tu sais…
Armand
les regardait tous les deux mal à l’aise :
-Mais
je trouve tout ceci tellement…
-Ridicule ?
Coupa le Chinois, ça ne m’étonne pas, votre culture occidentale n’admet pas ce
genre de possibilité, pour vous les objets n’ont pas d’âme, et pourtant comment
expliquez-vous cette affection que l’on porte aux choses appartenant à nos
grands-parents, à nos frères et sœurs, à nos amis ? Affectivité animale ni
plus ni moins ou conscience sensible ? Ce paravent n’est qu’un assemblage
de papier et de bois habilement peint non ?
Armand
Colder écarquillait les yeux :
-Eh
bien ! Oui en effet. C’est bon ! Soupira t-il
Il
s’approcha du paravent et en fit le tour. Immédiatement son âme apparue nue aux
yeux des deux hommes. Puis ils passèrent à leur tour et le lien s’établit plus
puissant que le plus proche lien de parenté. Ce fut un choc psychique et
électrique fantastique, Colder eut l’impression d’être mis à nu, il était
bouleversé sur le plan émotionnel, un tremblement fébrile le gagna de la tête
aux pieds, il recevait l’essence de Li et de Francis telle une ambroisie, une
nourriture divine. Il haletait, gémissait de joie mais aussi de douleur, de
tendresse, de crainte, de désirs car il recevait tout cela à la fois ! Ils
s’embrassèrent les larmes aux yeux, ils se découvraient avec toutes leurs
faiblesses, leurs lumières et leur obscurité. Rien ne leur était caché, ils
formaient à eux trois un joyaux paisible aux facettes innombrables mais aussi
vulnérable, plus vulnérable que s'ils étaient restés ignorants. car la mort de
l’un d’entre eux signifierait une peine sans limite pour les deux autres, mais
la joie de l’un d’entre eux serait un magnifique instant de félicité. Tel était
le pouvoir du paravent chinois.
Une
sombre pensée se glissa pendant ces précieuses minutes dans l’esprit d’Armand,
que ses deux compagnons n’avaient osé exprimé :
-J’ai
peur mes amis, peur que le paravent ne soit mal utilisé.
-Mais
cela n’arrivera pas Armand, puisque désormais il va être protégé.
-Une
telle découverte, n’aurait-elle pas pu être un bienfait pour l’humanité ?
Oh Francis c’est bouleversant !
-Oui,
Armand, au-delà des mots, nous nous connaissons, nous savons tout sur nous,
nous ne sommes plus des individualités mais un seul être à trois... !
-N’est-ce
pas une sorte de... monstruosité
pour les autres ?
-Mais
les autres ne nous voient pas tels que nous sommes Armand, ils nous
appréhendent de l’extérieur c’est tout. A nous d’user de ce don pour mieux
servir nos semblables…
-Tu te
rappelles de la fameuse anecdote des portes de Pékin, Li ?
-Oui,
Francis, Les portes de Pékin, il y a maintenant vingt trois siècles de cela,
faites de magnétite, attiraient tous les objets en fer que l’on transportaient
de l’extérieur. Ainsi les malfaiteurs qui cachaient des armes étaient-ils
saisis avant d’entrer dans la ville…
-N’y a
t-il pas un symbole ici ? Le paravent qui cache les corps et révèle les
âmes ressemble à ses portes de Pékin, il expose clairement ce qui est dissimulé
en chacun de nous en bien ou en mal.
-Mais
n’est-ce pas dans le fond un viol de l’intimité de chacun d’entre nous ?
-Si
l’on veut Armand, mais il faut choisir, la solitude et l’incompréhension
pendant une misérable vie, la fusion de l'âme dans l’amour total ou…la haine
absolue, c’est le risque encouru. Car le paravent peut aussi révéler des choses
terribles. Toute une humanité unie serait peut-être le paradis ou…l’enfer. Mais
dans le fond nous vivons déjà dans un monde similaire composé de bien et de
mal, ce qui est important est de savoir quelle contribution nous pouvons
apporter. Pourtant je jurerai que le paravent n’a pas tout dit sur les âmes,
c’est bizarre non ? J’ai l’impression que le sang du prince possède des
vertus cachés encore plus terribles…
-Nous
le sentons tous les trois Francis.
-Oui,
je vais devoir m’habituer à dire «nous» maintenant. Mais que va devenir
Christina, j’aurais tant souhaité qu’elle fasse parti de …nous.
-Peut-être
que les choses doivent se limiter là Francis, Et puis nous n’avons plus le
temps de réaliser une troisième
union…
La
sonnerie du téléphone retenti à cet instant. Curieusement aucun d’eux ne bougea
pendant plusieurs secondes. Puis Dumas se leva et pris le combiné :
-Allo ?
-Allô !
Francis ? C’est Christina !
-Christina ?
Fit Dumas rayonnant de joie, comment est-ce possible ? Figure-toi que nous
parlions de toi à la minute !
-Oh !
Ce devait être pour dire des bêtises alors, non ? Fit-elle en riant.
-Au
contraire, répondit Dumas devenu tout coup d’un romantisme grave, c’est parce
que nous aurions tellement voulu que tu sois avec nous…
-Mais
avec qui Francis ? Tu es avec qui en ce moment ?
-Mais
avec Li Wei, et Armand et…
-Tes
«amis» ? Ne me dit pas qu’avec eux aussi tu ? Oh Non ! Tu es
devenu fou ! Tu ne veux pas savoir ce que j’avais à te dire ? Tu me
parles de tes…de tes expériences farfelues ou malsaines alors que je viens
prendre de tes nouvelles, que je suis
inquiète pour toi… !
-Mais
écoute donc Christina, ce que j’essaie de te dire c’est que nous ne sommes pas
ce que tu crois, comment peux-tu avoir si peu confiance en moi ? Viens
nous voir, je te promets que tu ne le regretteras pas, tu comprendras enfin,
dépêche toi car nous disposons de très peu de temps !
Un
silence répondit à l’autre bout du fil. Pesant. Puis le bruit du combiné que
l’on raccroche. Dumas lutta contre un brusque cafard, et les autres le ressentirent pleinement, il fixa la rue par la
fenêtre, un voile gris sembla couvrir les toitures comme l’avancée d’une ombre
dans la lumière même des foyers :
-Attendons-là,
finit par dire Li Wei, elle peut venir ici après avoir réfléchi tu sais.
Mais Le
pas lourd et cadencé de Jacques Lecomte résonna dans le couloir, il
s’impatientait. Le moment était venu de dire adieu au paravent. Dumas s’arracha
à sa morne contemplation et fit entrer l’homme. Ils emballèrent soigneusement,
presque religieusement, le paravent dans son linceul de soie et refermèrent le
boîtier lentement comme lorsqu’on referme le couvercle d’un cercueil sur un
être aimé. Francis Dumas le tendit à Lecomte qui montra un air parfaitement
satisfait, une lueur de triomphe brillait dans son regard.