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Réminiscences

 

 

 

Une énorme Plymouth démarra sourdement comme si le moteur lui-même émettait un grondement de joie. Jacques Lecomte caressait d’une main le boîtier qui débordait du siège arrière de sa voiture. Il s’arrêta quelques minutes plus tard près d’un bar et entra directement dans celui-ci. Au fond de la salle dans la pénombre deux Chinois attendaient. Lecomte s’assit à leur table et commanda un double scotch :

-Eh bien ! Mes amis, voilà qui est fait, j’ai le paravent !

Li Sseu-hiun et Kou K’ai-tche  observaient l’homme aux lunettes d’écailles, une flamme dansait dans leurs prunelles :

-Vous avez le paravent ? Fit d’une voix étouffée le premier.

-Oui, je l’ai, et il est à vous si vous me versez l’argent. Dix millions de yuans.

 L’un des Chinois tira un chéquier de sa poche, arracha un chèque, et griffonna nerveusement un chiffre dessus. Il le tendit à Lecomte, et au moment ou l’autre allait le prendre le retira vivement :

-Le colis d’abord !

Lecomte eut un sourire affreux :

-Je l’ai dans ma voiture, venez avec moi le chercher.

Les Chinois le suivirent méfiants. Le compte montra le boîtier d’un air triomphal :

-Le voici !

Ils la saisirent et l’amenèrent avec une incroyable célérité dans leur voiture. L’un d’eux glissa le chèque dans la poche de Lecomte sans un mot, puis il alla rejoindre son compagnon et ils démarrèrent leur Porsche une superbe voiture bleue métallisée. «Ils adorent tellement les joujoux français ces Chinois, ça les changent de leur bicyclettes ! » Pensa sardoniquement Lecomte. Ils s’éloignèrent, Le grand homme chauve leva alors les yeux vers la Porsche lointaine, la circulation était dense, puis il enfila la main dans sa poche et appuya sur un détonateur. Une explosion étouffée empli un instant l’espace, on aurait dit un feu d’artifice silencieux sur l’avenue puis le son se propagea et devînt déchirant une seconde, des gerbes de feu retombaient à retardement par saccades irrégulières, l’air s’était détendu violemment dans un soupir mortel, une onde de chaleur angoissante se faufila jusqu’à lui ravivant des souvenirs terribles et obsédants. Une panique sans borne s’empara des gens et des véhicules qui s’emboutissaient les uns dans les autres. Lecomte avait déjà démarré, il roulait bien loin des lieux du drame.

La Boîtier donnée aux Chinois ne contenait pas grand chose sinon une petite charge de plastique. Il souleva la couverture posée sur la banquette arrière, le boîtier apparut, l’original. Il avait gagné dix millions de yuans et le paravent par-dessus le marché. Un rire effroyable le saisit, un rire qui rendait son visage méconnaissable et qui traçait une grande trace sanglante sur sa joue droite.    

 

 

 

Le château de Lenk, perdu dans les montagnes suisses, élevait de massifs remparts et de blanches tours, il venait juste d’être restauré. Les fenêtres étaient grillagées et les portes doublées de grilles épaisses. C’était la forteresse de Jacques Lecomte. Quatre personnes y officiaient, un archiviste permanent Théo Vandame, un majordome Léon Gartt, un valet Eric Stroëm, une femme de chambre et cuisinière Hildegarde Stronvinski. Quand le maître des lieux arriva au château on l’accueillit avec l’habituel cérémonie d’entrée qu’il avait institué, musique, chant Wagnérien et champagne. Hildegarde s’était dépassée en cuisine fine et Léon en bon vin. C’était aussi le triomphe de Jacques Lecomte qui ramenait un nouveau «trophée» de guerre, un objet rare et merveilleux d’une de ces campagnes. La salle principale illuminée de chandeliers renfermait des tableaux et des statues splendides, une table gigantesque était dressée où Jacques Lecomte dînerait auprès de ses vieux complices le gardien du parc Aimée Stutboër, et la duchesse ruinée Thérésa Hoffmann de famille noble.

Ils crieraient et se saouleraient comme d’habitude, chanteraient et danseraient, casseraient quelque vaisselle et des bibelots sans valeur, vomiraient sur les tapis et recommenceraient l’orgie jusqu’à deux heures du matin. Le majordome et l’archiviste pourraient se mêler au groupe avec leur petite amie respective, juste pour une soirée. Ensuite Lecomte se lèverait et frapperait dans ses mains en jetant un sonore «bonsoir» !

Chacun s’égaierait dans les vastes corridors, et Lecomte resterait tout seul à méditer et à admirer ses nouvelles pièces. C’était ainsi que se passait tous ses retours victorieux. Il agissait comme un général au retour d’une campagne fructueuse. Le soir il préférait les moments de silence et d’abandons, quand il n’y avait plus qu’un relent d’alcool et d’urine à peine voilé et que le vent chuintait entre les solives dans les coursives du château. Il aimait cette paix qui lui rappelait tant de souvenirs, et alors, dans ces moments là une mélancolie le saisissait, le submergeait, comme seul un ancien combattant pouvait la connaître ; le son des fanfares anciennes et des talons qui frappaient le sol, le bruit des chars, le claquement sec des bannières, l’éclat aveuglant des galons dorés, des armes astiquées, des bottes lustrées, tout cela resurgissait. Avec des gestes lents et mesurés Gartt revenait accompagné de Stroëm et nettoyait le sol jusqu’à ce qu’il soit impeccable.

 La salle immense résonnait de l’échos de sa propre respiration, les chandelles éteintes une à une entre les doigts de Stroëm offrait un cercle lumineux rétrécissant dans des ténèbres palpables. Et cette obscurité émanait en grande parti de lui-même, Jacques Lecomte, mais elle ne s’accompagnait d’aucune image, comme s’il avait su entraver à jamais le processus des souvenirs, il n’en gardait que le clinquant, un brillant de faussaire, le clabaudage des ordres et des discours éblouissants.

Il avait, ce jour là, ramené un cadeau pour chacun de ses amis, parfum, blague à tabac, manteau de cuir, fleurs. Puis, s’assurant qu’il restait bien tout seul il gagna les chambres fortes, en ouvrit une, et alla voir si Gartt avait su déposer le boîtier comme il le lui avait demandé. Elle était là, ne demandant qu’à être ouverte, et elle trônait parmi des milliers d’objets posés sur des étagères, à moitié emballés pour certain, des sculptures, des bijoux, des étuis encore fermés, sur le sol des caisses hermétiques, quelque pièces africaines de grande valeur. Sur une table de marbre reposaient des colliers et des outils d’or de tous les âges, provenant de tous les musées. Sur les parois, éclairés de néons spéciaux, des toiles magnifiques offraient leur lumière mystique à l’observateur. Et «il» était posé là, sur une vitrine qu’il occultait entièrement. Alors Jacques Lecomte avança dans un tremblement, une fièvre le saisit, et un spasme le parcouru, il marchait vers «lui», le désir l’envahit violemment comme les préliminaires d’un viol, il allait déballer le paravent, et l’exposer dans sa chambre, là en plein milieu, comme un objet dont on pourrait faire le tour pour le contempler, le jauger, s’en délecter.

Il défit avec la sensualité d’un amant la sangle qui maintenait le couvercle de bois, fit glisser celui-ci langoureusement sur le côté, et plongea ses mains moites dans le tissu soyeux qui l’enveloppait. Puis il le dégarni doucement, le caressant à chaque centimètres découverts. Il sortit le premier battant en gémissant, puis le second, l’emboîta religieusement l’un dans l’autre, adaptant la parti mâle de la charnière à la femelle, participant corps et âme à cette articulation d’or. Le paravent était désormais monté, visible, et jamais il n’avait semblé aussi splendide à Lecomte. Il savourait chaque seconde de sa possession, et il caressait les peintures exquises qui lui parurent sensibles comme l’aile d’un papillon. Il remarqua pour la première fois un dragon d’argent vert sur la gauche d’une scène, des arbres tourbillonnants dans une forêt médiévale et des silhouettes à capuche dont on ne pouvait voir le visage. Un sentier s’enfonçait dans le sol et des cavernes ouvraient leur gueules rougeoyantes aux damnés. Un chevalier luttait contre le dragon, un prince, il saignait, et son sang était le gage de la victoire. Des femmes manœuvraient des moulins à bras et broyaient du grain, l’aube sereine côtoyait la guerre barbare. Des chemins de pendus fleurissaient sur des champs de lotus. Il semblait à Lecomte qu’il voyait des détails impossibles, qui ne pouvaient être peints mais qui s’ajoutaient les uns aux autres, n’était-ce pas finalement un habile procédé en filigrane pour faire apparaître sous un certain angle les personnages et les scènes superposées ? Il n’aurait su le dire.  Des montagnes aussi se dessinaient et ressortaient progressivement de l’ensemble, il s’en dégageait une impression de sérénité inconcevable vite effacée par le jeu de lumière voulu par le peintre.

Des armées d’ombres meurtrières marchaient en file vers les prairies verdoyantes. C’était un langage absolument radieux, le génie de Tchao Tch’ang rayonnait. Tous les êtres qui se mouvaient sur le paravent en un plan unique paraissaient se connaître, une complicité étrange les animait, ennemis comme amis, tous participaient du même esprit, tous s’harmonisaient pour une mystérieuse et incompréhensible mission. Peut-être transposait-il sa propre vision à celle du peintre. Ainsi la légende du paravent s’alliait-elle à l’art pictural qui lui apportait ses structures intimes, un art proche des grands maîtres italiens certes, mais surtout des grands peintres allemands si différent pourtant, car La Chine ignorait l’existence ces maîtres occidentaux à l’époque bien sûr. Certaines masses comme celles des montagnes imposait la mystique du vide chérie des asiatiques. Les pentes étaient parfois vertigineuse et Lecomte «sentait» l’espace autour de lui, les nuages se mouvoir, le brouillard le percer, il grelottait de froid, puis s’approchait des volcans depuis longtemps endormis et couverts d’une mousse millénaire, mais ils s’ouvraient alors rageurs et crachaient un flot de fumée âcres, leur feu devenaient insupportable, et il le sentait !

La peur lui serra la gorge, il ne pouvait plus rester là et subir la fascination du paravent, mais où  aurait-il pu fuir ? Il ferma les yeux, une douleur fulgurante lui vrilla la tête, un vertige le saisit, il avait cru posséder le paravent, et à présent c’était lui qui abusait, jouait avec ses sens, le trompait. Il surgit de son rêve comme un homme qui se noie, poussant un cri, le front moite, le dos ruisselant, il s’affala dans un siège et haleta, les yeux révulsés.

Tout était redevenu calme. Il abandonna la contemplation du chef d’œuvre et chercha du regard la vitrine oblitérée par les panneaux. Elle était là elle aussi, sur plusieurs étagères dormaient les objets qui représentaient toute sa vie, son passé, les objets qu’il avait voulu détruire cent fois sans y parvenir. Des galons de commandant, une croix gammée de fer noir, une cravache usée par les milliers de coups qu’elle avait donnée. Un peu plus loin posée sur un papier rouge froissé, des cheveux, des mèches de toutes les couleurs, des dents d’enfants, de grand-père et de femme, et un superbe dentier. Un dentier complet qui lui rappela soudainement celui qui l’avait porté. Un ami, un grand ami de guerre. Il se leva avec dignité et détourna son regard des reliques, opposant le mur infranchissable de l’oubli.

Il franchit les quelques mètres qui le séparait de la sortie tel un automate, figé encore dans les visions du paravent. Il croyait être parvenu à étranglé sa conscience à jamais, mais telle une eau résurgente elle filtrait les strates de sa personnalité. Il déambula longuement dans les corridors du château, cherchant sa chambre à coucher. Il était tard dans la nuit, et le souffle rauque de l’épuisement nocturne le terrassa alors qu’il abordait une pièce oubliée meublée d’un vaste canapé à fleurs. Il s’éveilla avec un fort mal de tête.

Une crampe à la main, il serrait un objet qu’il n’avait même pas eu conscience de saisir. Il était tombé par mégarde sur une des reliques de la vitrine, il poussa un cri de stupéfaction et de peur, mais sa main se crispait inexplicablement sur le dentier qu’il avait contemplé. Il arracha ses doigts un à un de la mâchoire, grimaçant sous l’effort tellement ils adhéraient à celle-ci. Quand il y fut parvenu il se tînt la main comme un enfant qui s’est brûlé à la flamme d’un four. Mais il ne ressentait aucune brûlure, c’était un geste instinctif de dégoût. Ses empreintes digitales étaient visibles sur l’os blanc. Des empreintes de sang. Sa peau était restée collée par endroit. Il entoura ses doigts d’un mouchoir. Que faisait ce dentier ici ? Quelle cause obscure avait pu l’amener à tenir cet objet terrible et à l’emporter avec lui ? Il le replaça dans la vitrine, non sans avoir préalablement contemplé le paravent. Il referma la vitrine lentement pour s’assurer peut-être qu’il accomplissait bien ce geste, et rien d’autres. Il repartit en ne quittant pas des yeux ses mains vides, le paravent ne l’avait pas fasciné cette fois, il avait su lui résister.

Le jour suivant Lecomte ne su pas quelle force l’amena devant la vitrine une nouvelle fois, il évita de regarder le chef-d’œuvre chinois, en conçu une vive douleur, une immense déception, pleura presque, puis repartit convaincu d’être plus fort encore que la veille. Il se leva de grand matin, chassant le majordome et le valet, hurlant sur Hildegarde, il tenait dans une main une longue mèche de cheveux de femme et de l’autre le dentier. Cette fois cependant les objets n’adhérèrent pas à ses doigts. Il les déposa avec répugnance sur une table de chevet. Puis il les emballa dans un linge pour éviter un nouveau contact et les plaça dans un sac de cuir qu’il ligota d’un lacet. Il ramena ensuite les objets dans leur vitrine qu’il verrouilla.

Le lendemain, alors que le jour passait par les grandes fenêtres de la chambre, un rayon de soleil  se refléta sur des choses posées sur la table de chevet de Lecomte ; Un dentier qui semblait ricaner, une cravache singulièrement hostile, une mèche de cheveux sanglante, et une croix gammée brillant d’un sombre éclat noir. Il revit alors des images…

« Je vous remercie. Les témoins, parrains de cet enfant, a savoir moi-même, SS-Brigadeführer Weisthor, SS-Gruppenführer Heydrich et SS-Sturmbannfürhrer Diebitsch, m’ont certifié votre rapport. Votre enfant sera noté dans le livre de clan (Sippenbuch) des SS. »  « Herman Schuller ! » Ce nom lui revint cinglant tel un coup de fouet. Il avait été SS pendant la seconde guerre mondiale, très jeune alors. Il ne s’appelait pas Jacques Lecomte, ces objets en témoignaient, sinon que viendraient-ils faire dans un musée privé ? Et pourtant ils étaient ce qu’il avait de plus précieux, des années de vie sous le régime nazi. Son goût pour l’art avait toujours été très critiqué par son père. Il devait demeurer «Jacques Lecomte» en dépit de tout ou il était perdu ! Il lutta une terrible minute contre ses souvenirs qui n’attendaient qu’à resurgir sous la pression de ses dernières journées. Il tituba jusqu’au bar de la cuisine, repoussa d’une bourrade Hildegarde qui l’injuria :

-Pour qui vous prenez-vous enfin ? Cessez ce petit jeu avec moi ou sinon… 

-Où sinon quoi ? Cria-t-il avec férocité

Elle avait des larmes dans les yeux, c’était une femme de forte corpulence, droite et fière comme les Allemandes du IIIéme Reich et…Il se frappa le front, il devait cesser de songer à son passé ! Il se versa nerveusement un verre d’alcool, un scotch, l’avala cul sec et recommença. Puis il décida d’aller voir son vieux compagnon Aimée Stutboër à quelques kilomètres de là. Il compulserait avec lui les dernières nouvelles du marché de l’art, parlerait golf, jeux d’argent et politique, puis reviendrait tout à fait guéri de ses idées noires. Quand il arriva Aimée Stutboër donnait à manger à son chien un berger allemand très docile. Il eut un sourire et l’invita à entrer, le mauvais temps s’annonçait par l’Ouest, de gros nuages gris, et un vent fraîchissant à chaque minute. Quelque chose le troubla à la vue de Stutboër. Le vieux gardien ne l’appelait jamais par son vrai prénom, c’était une convention entre eux, ainsi il ne trahirait pas l’ancien nazi. Bien sûr le vieil homme avait eu par le passé des relations avec les SS, et tout comme Jacques Lecomte essayait d’oublier ce qu’il avait été. Pourtant il lui cria :

-Herman ! Que me vaut ta visite ?

Il sursauta :

-Je t’avais demandé de ne pas m’appeler par mon prénom  Aimée, tu le sais Herman n’existe plus, ni Schuller, ni…

-Hector Kellmayer ! Lança le gardien le visage illuminé d’un grand sourire.

-Non, ni Hector Kellmayer… et il eut envie de rajouter ; docteur du IIIéme Reich et grand admirateur des travaux du docteur Mengele. »

Mais Aimée s’approchait de lui et déjà lui serrait la main :

-Mon vieux compagnon, tu n’as rien à craindre tu le sais, ne sommes-nous pas dans la même galère ? Allons viens boire un verre à la maison, je pense que Thérésa aura préparée un de ses lapins dont elle a le secret !

Les paroles du gardien eurent pour résultat de calmer l’appréhension du conservateur mais pas d’éliminer complètement toutes traces d’inquiétudes. Il raconta à son ami ce qui lui était arrivé, la vitrine et le dentier, les images et la mèche de cheveux. Aimée haussa les épaules ;

-Tous nous faisons des cauchemars cher Jacques, une partie de nous-mêmes n’oubliera jamais, l’autre livre un combat sans merci pour rester dans la bonne société. Nous sommes des êtres doubles par excellence, nous vivons deux personnalités, entretenons une seule identité, et des fois les deux se mêlent étroitement, quoi donc de plus logique ?

-Quoi de plus logique Aimée ? Mais réfléchi ! Ce n’est pas logique du tout, nous n’avons jamais été logique  tu le sais ! La folie des grandeurs nous a rendu irresponsables, criminellement irresponsables !

-Allons, tu es venu me voir pour me faire part de tes doutes, de tes craintes et à la fois te changer les idées, tu as bien fais.

-Mais Aimée, fit soudainement Lecomte en s’arrêtant de marcher, sidéré par ce qu’il allait dire, toi, ça ne t’arrive jamais d’être…troublé ? D’avoir des souvenirs précis ? Des doutes ?

Stutboërs posa la main sur l’épaule de son ami, bien que plus petit il se dégageait de sa personne une sorte de sagesse innée :

-Si…si bien sûr, mais habituellement je gère la situation. Il semble que tu sois en proie à une crise plus violente que les autres en ce moment c’est tout. Dis-moi…ce paravent t’as procuré beaucoup de difficultés ? Tu as dû avoir à faire à des ennemis ? Je veux dire des concurrents !

Lecomte qui d’ordinaire ne s’émouvait jamais au souvenir des morts frissonna :

-Oui, j’ai éliminé des hommes, des Chinois qui voulaient à tout prix récupérer leur bien. Mais après tout c’est le commissaire du bureau de Pékin qui m’a chargé de garder la pièce, elle venait de lui être offerte par un ami, Li Wei,  agent et critique d’art au musée de Pékin. Cette pièce rare restait dans un grenier, soigneusement emballée. Curieusement le directeur l’a retrouvé et confié ensuite aux bons soins de Li Wei avant de l’offrir à Francis Dumas. Ce paravent à pour destinée de voyager Aimée, je sens qu’il doit encore bouger. Mais…

-Mais… ?

Lecomte saisit fortement Aimée Stutboërs par les épaules et s’exclama  sur un ton angoissé :

-Je ne veux pas qu’il, sorte de chez moi  Aimée ! Je ne veux pas !

L’autre secoua la tête d’un air de sous-entendu :

-Oui, tu es tombé amoureux de cette pièce, c’est courant. Si elle a tant de valeur je comprend que…

-Non ! Ce n’est pas cela ! C’est autre chose ! Ce paravent me parle j’en suis sûr Aimée, tu entends ? Ce paravent est vivant ! Vivant ! J’en donnerai ma main à couper !

-Allons quelle ferveur ! Veux-tu que nous demandions conseil au docteur Struss notre ami psychanalyste ?

Lecomte décocha un regard soupçonneux sur son compagnon :

-Le docteur Struss ? Non ! C’est inutile ! Il est lui aussi dans le même bain que nous ! Personne n’y échappe Aimée, nous ne pouvons nous faire aider que de gens «comme nous», faisant parti de la famille. Ecoute, si tu venais voir le paravent avec moi, tu te rendrais compte de ce qui se passe, tu me donnerais ton opinion. Dans ma précipitation à fêter mon retour et ma victoire, j’en ai négligé de montrer ce chef d’œuvre à mon entourage, ce qui est peut-être un tort.

-Peut-être, s’il est aussi intéressant que tu le dis, cela vaut-il la peine… 

Il y avait cependant une sorte de méfiance dans le ton de Stutboërs, quelque chose qui sonnait faux et qui donnait la chair de poule à Lecomte.