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Trois amis

 

 

« L’image peinte et arrosée du sang du prince scella le pouvoir du paravent. Les glyphes s’enchaînèrent possédant le sens caché des symboles chinois. La parole des dieux et des démons. Ce n’était pas ce que le paravent faisait des êtres qu’il dévoilait mais ce que les êtres inscrivaient sur le paravent qui se révélait. »

Li Wei relisait des transcriptions anciennes des annales impériales sous le règne de Chang. Dumas l’écoutait attentivement cherchant un sens caché aux mots prononcés par son ami, mais laissant par trop son imagination le guider. Il attendait peut-être beaucoup de Li, leur union spirituelle nuisait probablement à une objectivité suffisante. Colder éprouvait sensiblement les mêmes sentiments, il ne parvenait pas lui non plus à dégager une certaine «vérité» s’il elle existait dans la légende du paravent. Li Wei était le premier porteur  de l’acte sacré, et cela suffisait à refondre les mobiles, les sentiments, les concepts en un seul et même moule.

Cela présentait des dangers mais c’était également un ineffable bienfait. Francis Dumas se demandait à présent avec ostentation, comment il allait pouvoir expliquer cela à Christina, si cela était encore possible. Il lui avait écrit une lettre car elle n’était pas reparu depuis, c’est à dire une semaine ;

« Chérie,

Nous n’avons pas pu vraiment avoir une conversation, j’aimerai te dire combien je suis désolé de la situation actuelle. Tu n’as pas cherché à comprendre ce qui motivais mes actes, ni ce qui était en jeu. Pourtant rien de fondamental n’a changé entre nous, je t’aime toujours. Reviens bien vite me voir, tu me manques beaucoup, ce que tu imagines n’a rien à voir avec la réalité, et tu serais toi-même extrêmement surprise de connaître cette réalité. A bientôt, je t’embrasses, Francis »

Mais il relut ses paroles sans conviction. Il changea des termes et recommença dix fois sa lettre pour finalement la déchirer.

Il soupira en s’abandonnant au fauteuil, incapable d’être sûr de ce qu’il ressentait à l’égard de Christina à présent. Li Wei lu adressa un sourire un peu triste, il avait conscience du problème puisqu’il vivait exactement ce que vivait son ami. Colder avait délaissé spontanément sa petite amie sans lui donner la moindre explication. La sexualité seule ne se justifiait pas en somme, il demandait beaucoup plus.

 Il se surprenait à esquisser des motifs chinois incompréhensibles, des dessins de dragons et de montagnes, de prêtres encapuchonnés et de bonsaïs splendides, il les encadrait de trois volets singuliers qu’il n’était guère difficile de ne pas reconnaître. Francis quand à lui, découpait dans du papier, les formes mêmes de l’objet et le déposait sur son bureau. Il y avait même collé deux ailes de papillons pour mieux s’en rappeler. Li Wei avait très curieusement emporté  le récépissé chez lui, signé de la main de Dumas. Il l’avait plié en trois parties égales et posé sur sa table, couvert de timbres postaux. Tous les trois étaient marqués par le paravent et supportaient de plus en plus mal son absence.      

Le syndicat chinois de son côté avait eut vent de «l’accident» de ses hommes et de l’escroquerie de Lecomte, les journaux parisiens avaient parlé d’attentat par un groupe d’extrémistes n’ayant pas revendiquer leur action, le cliché habituel. Toujours était-il que les Chinois ne savaient pas où trouver le chef-d’oeuvre, car le conservateur transmettait toujours de fausses adresses et possédait des protections dans tous les milieux.

 Mais ils ne désespéraient pas le retrouver un de ces jours. Interrogé à part, Francis Dumas n’avait pas pu donner des renseignements précis aux hommes du syndicat. On allait le «faire parler» à la manière chinoise, lorsque  Colder et Li Wei arrivèrent les armes à la main. Les hommes du syndicat n’insistèrent pas, et furent relâchés après avoir été délesté de leurs armes, Li Wei connaissait toutes leurs astuces, ils cherchaient pas l’affrontement direct, ils voulaient leur faire peur et les faire craquer. Le syndicat ne leur pardonnerait pas, sans aucun doute, cette nouvelle résistance. Mais il devait être prudent s’il ne vouvait pas se mettre les autorités à dos.

Francis Dumas quitta le bureau un pincement au cœur, mais il ne doutait pas un seul instant qu’il reviendrait à l’ambassade, le nouveau commissaire responsable des relations franco-asiatiques s’appelaient David Lefranc, il était parfaitement compétent pour ce travail. Enfin Dumas allait prendre cette fameuse retraite administrative  qui lui laisserait énormément de temps pour se livrer à ses passe-temps favoris, l’ethnologie et l’archéologie.

 Il restait de merveilleux chef-d’œuvre à découvrir de par le monde, certains encore enfouis sous des tonnes de sables et de terre. Bien sûr pour son premier coup d’essai Dumas avait choisi l’Egypte, l’archéologie  était somme toute très facilitée là bas. L’avant dernier jour il passa une nuit affreuse remplie de cauchemars, il revoyait le paravent, l’objet semblait les appeler. Li Wei et Colder vécurent les mêmes événements. Ils ressentaient une peur incontrôlable, des images leurs parvenaient comme des flash. Des images terribles qui évoquaient une époque qu’ils auraient préféré oublier. Colder fut pris d’une rage de dents, si épouvantable qu’on du le traiter à la morphine. Ils voyaient bien que le paravent leur communiquait quelque chose de loin, ils recevaient ces messages, sa voix devenait de plus en plus obsédante. Li Wei se levait le matin avec des douleurs cuisantes sur les bras, le dos et les jambes, des traces de coups de lanières s’y dessinaient inexplicablement Dumas maigrissait  sensiblement lui qui n’avait jamais perdu un gramme. Ils ne voulaient cependant pas en parler à un docteur ou au représentant d’une autorité quelconque, personne ne leur aurait accordé de crédit et puis il s’agissait de leur problème, c’étaient à eux de trouver la solution.

-Qu’est-ce que vous pensez «qu’il» devient ? Demanda Colder en cherchant le regard de ses compagnons.

-« Il » cherche sans aucun doute à nous contacter, répondit Dumas, mais rappelez-vous que nous ne devons pas utiliser l’adresse de Jacques Lecomte, le contrat est clair là-dessus, pendant trois mois le conservateur à une sorte de droit de préemption sur l’œuvre, afin de ne pas être victime d’abus de la part des dépositaires, cette clause est très particulière et ne nous incite pas à déranger Lecomte pour rien.

-Exact cela faisait parti de notre contrat, aucune des deux parties ne devaient chercher à retrouver l’autre. Je me demande néanmoins si ce que nous éprouvons ne nous permettraient pas de retrouver le paravent en dépit de ce fameux contrat qui outrepasse nos droits. Si  nous étions sûr que le syndicat ne nous attendait pas à la sortie…

-Oui, on ne peut prendre de risque…

-Et, «s’il» voyageait beaucoup plus loin, qu’en pensez-vous ? Quelqu’un d’autre pourrait racheter le paravent à Lecomte, ce dernier abusant de son droit de préemption, nous ne pourrions rien y faire. Je l’imagine au fin fond d’une île, personne ne le retrouverait, il n’aurait d’emprise sur aucun d’entre nous et…

-Beau rêve Francis, fit Colder ironiquement, n’as-tu pas remarqué que depuis notre… «fusion» nous avons tendance à rêver, à beaucoup  rêver  !

-C’est juste, jamais je n’avais fais de relation, mais les rêves tournent souvent au cauchemar non ?

-Tu veux parler de ces images de… guerre ? Je ne comprends rien à tout ceci, Bon Dieu c’est impossible ! Je n’ai jamais… je veux dire «nous» n’avons jamais fais la guerre à ce que je sache ? Or, j’ai le sentiment d’avoir accompli des actes abominables, mais pourquoi ?

-C’est l’ambiance très particulière de ces scènes qui me font horreur, j’ai l’impression de vivre l’époque la plus noire de l’humanité…

-Tu ne veux pas dire … ?

-Si, le nazisme, pas toi ?

-Si, j’ai la même impression, j’irais plus loin en disant que je crois même avoir retenu des noms de SS, comme si j’avais été «là» !

-Enfin tout ceci est-il lié à notre union spirituelle ? Ou est-ce simplement l’endroit où se trouve le paravent qui… ?

Les trois compagnons furent traversés en même temps par une lumière, il s’exclamèrent presque simultanément :

-Jacques Lecomte !

Ils restèrent sans voix un bout de temps, au bord de l’asphyxie, Colder balbutia :

-Le paravent est chez lui ! Et ce que nous avons vu…Provient de chez lui alors ?

Ils restèrent plongés dans une confusion de pensées indescriptible, incapables de prononcer le moindre mot, un doute terrible s’insinua en eux.